Quand PayPal se pique de moralité sur la vente de livres numériques

Clément Solym - 05.03.2012

Lecture numérique - Usages - littérature érotique - commerce - PayPal


Le service de paiement sécurisé en ligne, PayPal, avait joué un fameux coup de Trafalgar à la plateforme Smashwords. En effet, le distributeur des éditeurs et auteurs indépendants, qui avait pleinement intégré l'outil de paiement à ses services de commercialisation d'ebook, s'était pris un courrier pas vraiment des plus appréciables. 

 

La semaine passée, PayPal donnait ainsi le ton : à compter de maintenant, interdiction formelle de passer par son outil de transfert d'argent en ligne pour la vente de livres contenant des passages érotiques ou sexuels, tout bonnement. « PayPal nous a donné quelques jours pour nous conformer à leurs exigences, et atteindre leur conformité, faute de quoi ils menacent de désactiver nos comptes PayPal », commentait Mark Coker, fondateur de Smashwords... (voir notre actualitté

 

Du sextape, au Taper sur le sexe

 

Mais la décision, si elle ne faisait pas que des heureux chez les usagers de Smashwords, provoquait également la levée de boucliers des professionnels. Déjà qu'Apple exerçait une pression et une censure farouches sur les oeuvres et applications commercialisées, personne n'avait réellement besoin qu'un autre acteur du net en rajoute une couche. D'autant plus que ces derniers, et nouveaux censeurs, n'ont clairement aucune compétence littéraire pour juger de choses écrites, et se réfugient derrière des conditions générales de vente purement déshumanisées. 

 

C'est un peu la perspective d'Amazon, qui refuse de communiquer sur les meilleures ventes de livres numériques sur Kindle, à compter du moment où ces oeuvres relèvent du monde érotique, on l'a encore déploré récemment. Ces livres-là, ils figurent bien sur les listes des Top 100 de meilleures ventes, mais avec une discrétion rarement atteinte

 

Érotisme et pornographie sont donc interdits de passage sur la plateforme PayPal : si l'argent n'a pas d'odeur, il vient en tout cas de s'offrir une moralité qui n'est pas évidente à comprendre. Car depuis l'histoire Smashwords, il s'est avéré qu'en fait, plusieurs autres éditeurs qui commercialisaient de la sorte leurs livres numériques ont été frappés de la même manière. Manifestement, un coup de pression de la part des sociétés bancaires comme Visa, MasterCard ou American Express et consorts, a suffi à faire plier PayPal. 

 

Moralité mercantile douteuse

 

Hypocrisie ou simple bêtise commerciale, il faudrait peut-être lorgner du côté d'eBay, société mère de PayPal, pour se rendre compte que l'on accepte cependant de faire du commerce avec le sexe, sous la forme de gadgets, de DVD ou d'autre chose, mais uniquement dans le cadre du site de vente. Pour les autres, soudain, ça devient sale... 

 

Mais ce n'est évidemment pas qu'une question d'argent. Quoique... Pour les éditeurs et les auteurs, cela va rapidement le devenir : si les services de micropaiements sur le net sont nombreux, encore faut-il avoir confiance et être assuré que le service auquel on va recourir est connu... Non, la question n'est évidemment pas que basée sur l'argent : c'est avant tout une question de censure, reposant sur des prétextes difficilement intelligibles. 

 

Et surtout de voir déterminés par des sociétés complètement étrangères à la lecture, au livre ou au monde culturel, les critères qui autoriseront la commercialisation de livres. Ou leur refus. 

 

Mieux que le comité de lecture...

 

Comment expliquer ou justifier la présence d'une scène de sexe, dans un ouvrage ? Et comment appliquer, sans les mutiler, les nouvelles mesures de PayPal, sans se dire que certains textes de Sade, d'Apollinaire ou de Rimbaud, pourquoi pas, se trouveront interdits à la commercialisation ? 

 

Le Premier amendement de la constitution des États-Unis est censé garantir la liberté d'expression, contre les menaces qu'un gouvernement pourrait représenter. Mais quand les menaces sont d'ordre économique, et qu'elles ne viennent pas d'un gouvernement ? Quand ce sont les intermédiaires qui décident de ce que l'on a le droit de vendre ou de ne pas vendre, quels sont les recours, pour les créateurs, autant que pour les éditeurs ? 

 

PayPal s'est doté des outils nécessaires pour choisir de couper court aux sources de revenus des éditeurs de livres numériques, qui ne répondraient pas à la moralité paypalienne. C'est presque du SOPA, cette législation censée lutter activement contre la commercialisation de contrefaçon et le piratage sur le net. En effet, l'un des éléments de la loi devait permettre de couper tout court les revenus d'un site internet, sous prétexte que ce dernier contreviendrait à une certaine forme de moralité. 

 

PayPal devait trouver que SOPA n'avançait pas assez vite...