Quelque chose sous ton lit : "Nounou", 46ème nouvelle du Projet Bradbury

Neil Jomunsi - 04.07.2014

Lecture numérique - Acteurs numériques - enfance - cauchemars - jouets


Je compare quelquefois cette année passée à rédiger le Projet Bradbury à un séjour dans un monastère shaolin : patience, apprentissage, échecs, victoires grappillées, expériences, et toujours remettre l'ouvrage sur le métier.

 

Mais il y a un autre aspect tout aussi important qui pourrait s'apparenter à la descente dans une mine. Notre mémoire est un puits de souvenirs dans lequel je ne me prive pas de creuser. À fouiller, on finit toujours par trouver quelque chose de valable à se mettre sous la dent. Parmi les merveilles que l'on dégotte dans cette mine, j'ai une prédilection pour celles qui remontent à l'enfance — vous avez pu le remarquer. L'enfance nous parle de façon profonde, pour la bonne et simple raison que nous avons tous éprouvé les mêmes joies et les mêmes peurs. Les enfants ne sont pas originaux : ils sont tous coulés dans le même moule. Aussi je suis certain que ce texte court saura réveiller en vous certaines réminiscences que vous pensiez oubliées.

 

Je vous présente Nounou, la 46ème nouvelle du Projet Bradbury.

 

 

cover

Poe vient de fêter son troisième anniversaire et, comme à chaque fois, sa famille l'a couvert de cadeaux. La grand-mère ronchonne : à son époque, une pelote de ficelle pouvait très bien rendre n'importe quel enfant heureux. Cette débauche de plastique ne lui revient décidément pas, et ce n'est pas Nounou qui la contredirait. Mais dans l'ombre de la chambre se tapit une menace que seuls certains jouets pourront contrecarrer.

 

Comme je le disais plus haut, l'enfance répond à des schémas : celui du doudou ne fait pas exception à la règle. Nous avons tous eu une peluche, une poupée ou un bout de chiffon pour nous tenir compagnie quand nous avions peur et que nous voulions être rassurés. Quelquefois, nous en avions même plusieurs. L'un des miens ressemblait à ça — d'ailleurs, il y ressemble toujours, car tel que je vous parle, il se tient face à moi. D'aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours vu aux alentours.

 

nounou

 

Ces fétiches — objets magiques par excellence — nous protégeaient des cauchemars, des monstres tapis sous le lit et des fantômes, entre autres menaces terribles qui pèsent à chaque instant sur la vie d'un enfant. Je me souviens de ma soeur qui trimballait toujours avec elle une petite couverture enroulée dans son poing. Essayez juste pour voir de retirer son fétiche à un enfant, ou de l'oublier sur le parking d'une aire d'autoroute, et vous comprendrez alors toute la valeur de ce bout de chiffon sale qui, il faut bien l'avouer, dégage souvent une odeur pestilentielle. Mais l'odeur a son importance.

 

Les doudous sont le versant lumineux des peurs enfantines. Car dans l'obscurité se tapissent les monstres et les cauchemars, contre lesquels seuls les fétiches peuvent quelque chose. Cette nouvelle est née d'un cauchemar encore prégnant dans ma mémoire. J'ignore quel âge j'avais, peut-être six ou sept ans, et je dormais chez mes grands-parents, dans une vieille chambre à l'étage. Le plancher y grince au moindre mouvement. J'allais éteindre la lumière, quand je remarquai une étrange tache d'ombre sur l'armoire en bois. Le soufflé coupé, je me figeai : comme projetée par la flamme d'une bougie qui brillait sous le lit, la silhouette effrayante d'un serpent colossal m'observait en silence. Sans doute dormais-je déjà à ce moment-là... ou bien étais-je aux prises d'une véritable entité cauchemardesque ? Quoi qu'il en soit, au terme d'une attente infinie qui me sembla durer des siècles, l'ombre finit par s'évanouir et je sombrai dans le sommeil. Il s'agit là d'une de mes rencontres les plus marquantes avec un cauchemar. Manque de chance, je n'avais pas de peluche avec moi pour m'en prémunir, si bien que son image est restée gravée dans ma tête aussi clairement que si je l'avais croisé cette nuit. Je ne sous-estimerai jamais la terreur d'un enfant pris dans les griffes d'un cauchemar : quand je serai fatigué des pleurs, j'essaierai de me souvenir du serpent sur l'armoire et nous inventerons ensemble un moyen de le faire déguerpir.

 

Nounou est disponible chez KoboSmashwords, Apple, Amazon et Youscribe pour 0,99€. Vous pouvez aussi vous abonner à l'intégralité des nouvelles pour 40€ et devenir mécène du Projet Bradbury. La couverture est toujours signée de la maravillosa Roxane Lecomte.

 

À noter, j'apporterai samedi après-midi à Angers ma participation à la journée d'étude "Le droit d'auteur à l'épreuve du numérique", pour ceux que ça intéresse et qui voudraient venir me faire un petit coucou. J'y parlerai Projet Bradbury, mais aussi livre et économie du partage, et je suis certain que la journée promet d'être riche en interventions passionnantes.