Le secteur de l’édition numérique, de même que celui du digital au sens large, sont souvent considérés comme des marchés innovants. Il est cependant légitime de se poser la question : y a-t-il eu de réelles nouveautés sur ces marchés depuis dix ans ? En effet, les géants de l’Internet ont assis leur domination depuis des années et l’innovation peine à naître dans le chef d’autres acteurs.


Read open the doors to a brighter future - Wynwood, Miami
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Qui pourra donc innover sur le marché de l’édition numérique en 2018 ? Pour tenter de répondre à cette question, l’équipe de Lettres Numériques a assisté au mois de juin dernier à une conférence sur le sujet, à l’occasion du rassemblement Readmagine 2018, où intervenait notamment Nisa Bayindir, Director of Insight pour Global Web Index, une agence de marketing spécialisée dans la récolte de données.


En plein âge d’or du numérique, il est légitime de s’interroger sur l’innovation dans le secteur digital. L’acronyme GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) est sur toutes les lèvres et ces entreprises, mastodontes de l’Internet, sont en compétition constante pour augmenter leur part de marché. Leur modèle est cependant ancré depuis des années, bien connu et prévisible. Il y a eu, c’est vrai, les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber), réputées pour leur caractère disruptif, qui ont réussi à bouleverser les business models des mondes du cinéma, de l’hôtellerie, des voitures et des transports, mais une réelle innovation peut-elle prendre place dans le monde de l’édition numérique ?

 

Une innovation quasiment absente


Selon Nisa Bayindir, l’innovation reste trop rare dans le secteur de l’édition numérique. Le marché actuel se réduirait à cet adage : « The bigger the platform, the bigger it gets », que l’on peut traduire par « plus la plateforme (de vente) est grande, plus elle va croître ». On assisterait donc à une situation d’oligopole, avec des business models vieillissants.

En effet, les géants du net, Amazon principalement, se seraient approprié le secteur de la distribution du livre numérique depuis plusieurs années et ne laisseraient pas de place aux start-ups qui voudraient innover dans le secteur.

Si l’on a pu observer l’émergence de quelques-unes de ces nouvelles entreprises, notamment depuis l’année 2013 (on peut ainsi citer Storyplayr, Izneo ou Sweek), leur business model ne parviendrait pas à croître de manière suffisante, selon Mme Bayindir.
 

Par ailleurs, le secteur de l’édition numérique, qui peut être considéré comme néolibéral, constitue un frein supplémentaire à l’innovation : chacun souhaite travailler en autonomie, sans faire appel à des subsides publics pour l’innovation. Le taux de subsides pour la recherche et le développement et pour l’innovation dans l’édition numérique serait en effet très faible par rapport au taux de subsides rencontré dans d’autres secteurs. Pourtant, des fonds existent bel et bien et sont disponibles pour les secteurs culturels et créatifs.

Par exemple, la Fédération Wallonie-Bruxelles a créé un Fonds d’aide à l’édition et les régions bruxelloise et wallonne mettent de l’argent à disposition des entrepreneurs culturels, entre autres par le biais des fonds publics d’investissement St’Art.
 

La question qui se pose donc est la suivante : d’où viendra l’innovation dans l’édition numérique ? Va-t-elle émaner du marché déjà établi, à un niveau micro-économique, ou des autorités de régulation, à un niveau macro-économique ? Les autorités nationales et européennes entament en effet de nombreuses démarches pour réguler les business models dans les secteurs culturels et créatifs.

Prenons l’exemple du livre numérique en France : étant vendu en ligne, il est considéré comme un « service fourni par voie électronique » et ne peut bénéficier d’un taux de TVA réduit aux yeux de la réglementation européenne. Or, nous vivons dans une économie de plus en plus numérisée et ces critères pourraient être revus et impacter à nouveau l’industrie. Les décisions juridico-légales ont donc, à terme, un impact sur le fonctionnement du secteur, tandis que le marché semble, lui, stagner.
 

Millenials et big data : cocktail gagnant ?


Et si l’innovation venait des utilisateurs et lecteurs numériques ? C’est probable, selon Mme Bayindir : la génération Z (16 – 20 ans aujourd’hui) est la plus connectée, mais ne détient pas de pouvoir d’achat à l’heure actuelle tandis que les Millenials (21 – 30 ans aujourd’hui) ont quant à eux un haut potentiel d’innovation. Ils sont connectés, disposent d’un pouvoir d’achat et d’une possibilité d’entreprendre, sont déjà plongés dans le big data et découvrent l’intelligence artificielle avec un œil curieux, mais éclairé.
 

Le rôle de l’intelligence artificielle et du big data, qui consiste à collecter en grand nombre des données utilisateurs en ligne pour analyser le comportement des consommateurs, sera en effet non négligeable pour l’édition numérique, comme pour toute activité créative digitalisée. Par exemple, les récentes séries créées par Netflix ont entre autres été développées pour « répondre » aux attentes des utilisateurs, analysées sur base des données récoltées et des succès de précédentes séries.

L’intelligence artificielle est, elle, déjà mise en œuvre par Amazon et son objet connecté Alexa, qui peut vous proposer oralement des choix de lecture en fonction de vos envies. Les Millenials, qui s’approprient ces innovations, pourraient donc être les pionniers d’un développement de produit dans le monde de l’édition numérique au cours des prochaines années, grâce à leur pouvoir d’achat et leur maîtrise des innovations technologiques. Des incubateurs et formateurs à l’économie numérique existent d’ailleurs pour accompagner les jeunes entrepreneurs.

 

Les formations à l’économie numérique en plein essor


Différentes structures sont en effet mises à disposition des férus de livres numériques, désireux de développer leurs idées au sein d’un business model rentable : en France, Cap Digital tout d’abord, que nous vous présentions ici, mais aussi le Cube, centre de création numérique également situé en région parisienne.
 

Pass Culture : cet obscur objet
(d’administration) du désir…


En Belgique, les incubateurs tels que Creatis ou Digital Wallonia, qui proposent des formations et des renseignements sur l’économie numérique, fleurissent aussi. Enfin, des fonds publics sont mis à disposition d’entreprises innovantes, mais de nombreux fonds d’investissement privés existent parallèlement, prêts à soutenir des innovations technologiques dans tous les secteurs, tels que The Faktory en Belgique ou Newfund en France.
 

Chers lecteurs, la clé de l’innovation pourrait donc bien être entre vos mains !
 




Commentaires

L'édition numérique est tout simplement l'avenir de l'édition. Prise de risques, auteur(e)s indétectables par les structures traditionnelles, nouveaux formats, évolution des technologies de l'encre électronique, écologie. La tradition doit se maintenir au niveau des contenus, avec une direction éditoriale de qualité et un suivi constant des textes.

L'ère du réseau engendre des lectorats de niche, abolissant les distances, simplifiant l'acte d'achat, guidé par les communautés.

La presse et l'édition classiques sont en concurrence avec les réseaux sociaux, les blogs, les forums.

Produire de la littérature aujourd'hui n'est pas concevable sans réinvention des formats et des supports. L'achat d'un livre papier sera d'ici une dizaine d'années un acte ponctuel, volontaire et exceptionnel.

Le livre, c'est avant tout un texte.
J'aime lire dans votre commentaire "Le livre c'est avant tout un texte". L'édition numérique, en raison de cette immense facilité à mettre en ligne n'importe quel texte, contribue largement à vider de son sens le texte. Oui, il n'y a pas d'innovation en matière d'édition numérique ou du moins celle-ci est un leurre. Le petit libraire américain Amazon devenu géant n'a fait que copier coller le modèle physique de la vente des livres dans un espace dématérialisé. Il n'y a aucune invention sauf les apports des développeurs pour donner raison à Amazon qui vend désormais toutes sortes de "casseroles" dans le monde entier. Nous avons créé une plate-forme innovante Artelittera, car elle propose une lecture des livres académiques au chapitre. L'achat de chapitres de livres n'existe pas dans le monde physique. Mais cette innovation ne sert que le secteur des ouvrages académiques. Dans ce secteur, nous sélectionnons les textes déjà pensés par les éditeurs car c'est dans ce secteur là que les éditeurs travaillant sur les textes existent encore ! Merci pour votre réflexion
"Prenons l’exemple du livre numérique en France : étant vendu en ligne, il est considéré comme un « service fourni par voie électronique » et ne peut bénéficier d’un taux de TVA réduit aux yeux de la réglementation européenne."



Il y a une erreur, le livre numérique bénéficie du taux de TVA réduit comme vous l'avez dit vous-même : https://www.actualitte.com/article/monde-edition/union-europeenne-le-livre-numerique-peut-beneficier-d-une-tva-reduite/51303
Bonjour

En réalité, la TVA réduite n'est toujours pas autorisée par l'Europe pour les livres numériques. Le texte de loi interdit toujours cette pratique : la France a été condamnée mais n'en a rien eu à faire – et n'a donc pas bougé.

En octobre prochain, le sujet devrait être définitivement réglé

https://www.actualitte.com/article/lecture-numerique/fiscalite-du-livre-bruxelles-ouvre-des-perspectives-allechantes/90001 (papier un brin plus actuel que celui de 2014 pointé et qui découlait de l'interprétation d'une décision de la Cour de Justice de l'UE, sans avoir d'incidence sur le texte actuel de la directive commerce éléctronique)

Excellente journée
Au temps pour moi ! Ce serait peut-être bien de préciser cela dans l'article alors, car en pratique cette TVA réduite est bien appliquée.
Appliquée oui mais toujours illégale en réalité !

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