Radius, Pekka et l'amour : portrait de Julien Morgan

La rédaction - 02.03.2015

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Radius est un livre-web proposé par les éditions Walrus : six écrivains et un scénariste travaillent pendant un an à l'élaboration en temps réel d'une histoire mâtinée de science-fiction et de fantastique, lisible en direct sur le site. Aujourd'hui, Actualitté donne carte blanche à Julien Morgan, l'un des auteurs de Radius, pour nous parler de son travail, de la manière dont il voit son travail dans le cadre d'un tel projet et, plus généralement, de ce que l'expérience lui impose comme défis personnels. 

 

 

 

À l'occasion de la « Pek Week » du projet Radius (une contribution de Pekka par jour du 2 au 6 mars 2015, à suivre sur www.radius-experience.com et la page Facebook Radius Post), j'ai accepté de me livrer à Actualitté et un peu tout le monde au sujet de Radius, de l'écriture et de l'amour. Pour faire les choses bien, ne sachant pas particulièrement que raconter sur moi sorti du trio gagnant prof-écrivain-clown, je me suis contenté de demander à mes suiveurs facebookiens ce qu'ils voulaient savoir et je vais tâcher de leur répondre. (Ce ne sera pas forcément ce qu'ils ont envie d'entendre, mais tant pis.)

 

Il y a un tout petit peu plus d'un an, j'ai emboîté le pas à quelques compères d'écriture dans un challenge un peu cinglé : écrire un roman en temps réel pendant un an, dans lequel chacun des six auteurs développerait un personnage et où l'éditeur remplirait le rôle de meneur de jeu. À ce stade, je vais avouer quelque chose qui va probablement en horrifier quelques-uns…

 

J'ai une production très honnête – au minimum de cinq cents mots par jour avec des pointes à cinq mille ; cependant, je ne conserve qu'environ 10 % de ce que j'écris : le reste part dans la corbeille pour disparaître à tout jamais. C'est ainsi depuis que j'écris de manière régulière, c'est-à-dire environ dix ans. Si je précise ça, c'est parce que j'ai abordé le projet Radius avec l'objectif personnel d'améliorer mon efficience, la production requise (environ 1000 mots par semaine – en plus de mes autres projets) m'obligeant à jeter moins et écrire mieux. Quand on est du genre perfectionniste, autant dire qu'on vit ça comme un sevrage aux opiacées ; cela dit, ça fonctionne plutôt pas mal.

 

Le personnage de Pekka Sulander est très différent de ceux que j'ai l'habitude d'écrire, principalement car, hormis le fait qu'il est écrivain à succès (lui), c'est un alter ego plutôt fidèle de son créateur. Pekka reflète Julien Morgan. Quand j'écris, je ne veux voir personne, je veux qu'on me fiche la paix, et je culpabilise à mort. D'une certaine façon, j'ai un rapport à l'écriture similaire à celui de Pekka à son pouvoir : je voudrais avoir un autre moyen de m'exprimer et d'être là pour les autres, mais je n'en ai pas ; pour sa part, Pekka supporte mal les grandes responsabilités qu'implique son grand pouvoir, et notamment d'être obligé d'aller vers les autres, ce qui ne l'empêche pas de culpabiliser dans le fond de ne pas être à la hauteur du super-héros qu'il pourrait être…

 

Je trouve que le projet Radius, de manière générale, explore de façon intéressante le lien social et ses implications. Tous nos personnages entretiennent un rapport différent au monde qui les entoure, et ça influe considérablement sur l'usage qu'ils font de leur pouvoir individuellement : faire disparaître des personnes de couleur pour Grady, redneck raciste ; s'envoyer en l'air avec des actrices célèbres pour Antoine ; être invisible pour Pekka, etc. Cependant, en dépit du tout, ils ont ce lien qui les unit, le Radius, un pouvoir mystérieux qui leur a été confié pour d'obscures raisons. Beaucoup de gens pensent que le lien social se résume à l'amitié ou aux relations proches, mais ils ont tendance à oublier qu'avoir un ennemi, c'est aussi avoir un lien avec cette personne. 

 

Le Radius joue sur ce terrain ambigu, fait de connexions interlopes et de personnalités équivoques. Nous avons beau être regroupés sous une bannière à la charte graphique noir et blanc très contrastée, nous écrivons des personnages éminemment gris, au final.

 

 

 

Quant à savoir si Pekka va trouver l'amour, et puisque la question a été soulevée sur Facebook… Je pense qu'une histoire d'amour n'a rien d'intéressant en soi, parce que l'amour entre deux personnes ou deux personnages n'est pas intéressant en soi.

 

L'inimité non plus, cela dit. De manière générale, je crois que le degré ou la nature des sentiments entre deux êtres liés par une quelconque relation ne sont pas intéressants d'un point de vue narratif. Étant donné que ceux qui pensent le contraire écrivent Roméo et Juliette sont sur le Titanic (le titre a été changé) ou exorcisent leur frustration sexuelle (je suppose) dans Cinquante nuances de Grey, je suis plutôt enclin à continuer de le croire.

 

À mon sens, l'aspect intéressant d'une relation, de couple ou autre, n'est pas la passion qui l'anime : c'est ce qui la nourrit. Et puisqu'on cause de science-fiction, faisons une analogie. Prenez une fusée ; le principe de base est simplissime : on fait réagir un carburant et un comburant, et la réaction induit une force de poussée inverse à l'attraction gravitationnelle. En terme de mécanique, c'est tout ce qu'il y a de plus chiant et sans intérêt. 

 

Cependant, ce moteur fonctionnera différemment selon les propriétés des ergols que vous utiliserez : suivant que vous employiez de l'hydrazine ou du synthin, de l'oxygène ou du fluor, suivant la densité, la masse molaire ou la stabilité chimique de vos produits de combustion, vous obtiendrez des réactions plus ou moins puissantes ou efficaces. J'ai tendance à voir une relation entre deux personnages comme une fusée ; qu'ils s'aiment ou se détestent, un peu ou à la folie, on s'en fiche : le moteur est toujours le même. Le carburant, en revanche, ce qui pousse deux personnes à se rapprocher et rester ensemble ou au contraire à s'éloigner et se haïr, est beaucoup plus pertinent dans une histoire.

 

En ce qui concerne Pekka, il est possible que le carburant soit là, mais qu'il manque encore le comburant… L'absence de lien social, pour en revenir à ce que j'exprimais plus haut, est tout aussi intéressante à explorer qu'une relation. Il est souvent difficile d'admettre que l'on a besoin des autres ; il est encore plus difficile d'admettre que les autres n'ont pas nécessairement besoin de vous. Mais sur ce point, je ne suis pas certain de savoir si je parle encore de Pekka ou des auteurs en général…