Registre ReLIRE : sans avertissement, l'antisémitisme à portée de clic

Nicolas Gary - 09.11.2015

Lecture numérique - Usages - Léon de Poncins - antisemitisme ouvrages - numérisation patrimoine


Léon de Poncins a passé le plus clair de sa vie d’essayiste à vouloir démontrer l’existence de la conspiration juive et franc-maçonnique, et son influence sur le destin de l’humanité. Il allait d’ailleurs jusqu’à proclamer que le judaïsme s’était servi des communistes et des francs-maçons pour détruire la Chrétienté. Son succès dans les années 30 trouverait aisément des prolongements dans les théories complotistes contemporaines. Mais pourquoi réactualiser les ouvrages du Vicomte, notoirement antisémite, et aristocrate catholique fervent ? Bonne question.

 

 

 

Le projet de numérisation patrimoniale ReLIRE, que porte le ministère de la Culture aux côtés de plusieurs organisations professionnelles, vise à rééditer électroniquement des œuvres aujourd’hui indisponibles. Ce dernier propose ainsi des listes d’ouvrages sous droit, mais que l’on ne trouve donc plus en vente. La liste de livres alors proposés pour la numérisation est opérée chaque année, à partir de bases de données et supervisée par un comité « majoritairement composé d’auteurs et d’éditeurs » (voir la composition). Il est censé assurer « la meilleure prise en compte des intérêts de tous ». D’autre part, « [i]l définit la méthode permettant d’établir le statut d’indisponibilité d’un livre, ainsi que les axes documentaires pour établir l’échéancier de publication de la liste des livres indisponibles ».

 

Ce serait donc en toute connaissance de cause que deux ouvrages de Léon de Poncins ont été versés dans la liste 2015 de ReLIRE, La mystérieuse internationale juive et Société des Nations, super-État maçonnique, tous deux parus en 1936. 

 

Le premier est présenté comme suit : 

 

« Ceux qui nient la conjuration internationale, écrivait J. de Maistre, sont de deux sortes : les sots et les complices » Ce livre est un exposé d’ensemble du redoutable problème juif... Les difficultés de présentation et d’édition, écrit L. de Poncins, ont amené l’auteur à adopter une méthode qui donne à cet ouvrage l’allure et la force d’un document historique. Ce livre pourrait s’intituler : « Les Juifs peints par eux-mêmes », car l’auteur s. » est volontairement limité à recueillir, à authentifier, à classer et à présenter, presque sans commentaires, des textes émanant des plus hautes personnalités de l’Internationale Israélite

 

le second : 

 

« Le but de cette brochure est de révéler au public un document maçonnique secret concernant l’origine et l’esprit de la Société des Nations. Ce document est un texte historique dont l’importance ne fait que croître avec les années et auquel le conflit de Genève confère une actualité et une gravité saisissante. Notre signature au bas du Pacte de la Société des Nations peut nous entraîner d’un jour à l’autre dans une “nouvelle grande et horrible guerre”. Or, la Société des Nations n’est pas ce que l’on croit communément et il est nécessaire d’éclairer le public sur un certain nombre de faits pratiquement inconnus, mais d’une importance vitale pour notre avenir et celui de l’Europe. »

 

On s’étonnera tout d’abord de ce que les livres soient introduits dans la liste de ReLIRE, alors que les éditions Saint Rémi, libraire et éditeur formé en association 1901, les proposent toujours à la vente. La structure est d’ailleurs spécialisée dans la réédition d’ouvrages indisponibles. « Notre catalogue compte 1200 titres, dont beaucoup sont libres de droits, mais certains que même la BnF n’a pas. »

 

Bruno Saglio, éditeur, nous précise cependant que l’ayant droit de Léon de Poncins lui a bel est bien confié les droits d’exploitation des œuvres. « Nous avons réalisé des rééditions en fac-similés, des éditions originales, avec un retraitement des images, qui n’a rien à voir avec du travail Google Books. L’ayant droit était très heureux que nous choisissions de rendre disponibles des œuvres qui n’étaient plus commercialisés, et a choisi de ne pas percevoir de droits sur les ventes. »

 

Plusieurs maisons d’édition ont fait paraître les livres de Léon de Poncins, comme les éditions Chiré aujourd’hui, mais les ouvrages référencés par la BnF ont été publié aux éditions Gabriel Beauchesne. L’éditeur Saint Rémi a décidé de publier des fac-similés, sans appareil critique ni commentaires universitaires, un choix éditorial certainement discutable étant donné la teneur des livres. 

 

Une fois encore, on découvre donc que le registre se fourvoie en introduisant des œuvres toujours commercialisées, dans sa liste de titres promis à la numérisation. Bien entendu, il est toujours possible pour l’auteur, l’ayant droit ou l’éditeur, d’en demander le retrait, mais l’éditeur de Saint-Rémi, à l’évocation de ReLIRE assure « n’en avoir jamais entendu parler ». 

 

Sollicité par ActuaLitté, Beauchesne éditeur n’a pas souhaité faire de commentaires.

 

Des exigences scientifiques pour les rééditions ?

 

Ces deux exemples, anecdotiques, n’en restent pas moins délicats. D’un côté, il y a cette injonction de la puissance étatique qui s’impose aux éditeurs originaux des œuvres promises à la numérisation. Soit ils republient les titres pris dans la liste, soit un éditeur tiers aura toute latitude de le faire. Pourtant, il y a certainement des ouvrages, appartenant à une époque ancienne, que toute maison préférerait laisser dans ses cartons. 

 

ReLIRE devient alors l’occasion de jeter sur la place publique des titres dont une maison n’est aujourd’hui plus nécessairement fière – comme une partie de ce qui fut produit sous l’Occupation. C’est en effet passer un peu hâtivement sur le préjudice que l’éditeur d'origine peut subir, de voir son nom ainsi associé à de pareils ouvrages. Il n’est d’ailleurs pas question d’en interdire la réédition, mais bien de pouvoir l’encadrer. Surtout qu’à l’époque de leur publication, les livres de Léon de Poncins ont également bénéficié de traductions en espagnol et en anglais. 

 

On pourra toujours s’interroger sur l’usage fait de l’argent des contribuables dans ce contexte, et plus encore, des choix qu’opère le comité scientifique. 

 

La question d’une pareille réédition, numérique ou non, d’ailleurs, devient plus troublante alors que Mein Kampf doit faire l’objet d’une nouvelle parution en 2016, chez Fayard. Bien entendu, il n’est pas question de juger de la portée des livres de Léon de Poncins à l’aune du livre d’Adolf Hitler. Cependant, par mesure de précautions, l’éditeur français a annoncé que le livre sera accompagné de commentaires de chercheurs afin de mettre en perspective et contredire l’idéologie politique du nazisme prônée du livre. 

 

Dans la notion de numérisation patrimoniale, ne devrait-on pas imposer également une certaine exigence intellectuelle – voire la nécessité, pour certains livres, d’opérer une contextualisation ? Les propos intolérables de l’auteur dans les années 30 peuvent-ils être réédités et commercialisés sans quelques essentielles mesures de prudence ?

 

Combien d’autres ouvrages similaires ReLIRE mettra-t-il en réédition numérique, et que l’on trouvera commercialisée sans aucune forme de prudence, vendant un texte brut ? Et si personne ne s'était posé la question durant l'élaboration du texte de loi ? « Aujourd’hui, aucun éditeur digne de ce nom n’accepterait de rééditer ces livres sans y adjoindre des éléments critiques pour les replacer dans ce contexte », estime un opérateur de numérisation, abasourdi. « Tout cela est fait avec l’argent du Grand emprunt, sans que personne ne prenne le temps de contrôler les livres retenus ? »