#ReLIRE : en France, l'innovation, c'est de vendre des livres numérisés

Nicolas Gary - 17.02.2016

Lecture numérique - Législation - oeuvres indisponibles - numérisation ReLIRE - patrimoine innovation


Le Commissariat général à l’investissement a lancé son Concours d’innovation numérique (CIN), amorcé ce 1er février pour la IIe édition. 22 lauréats ont été retenus, sur les 134 dossiers présentés – soit 37 % de plus qu’en 2015. Le CIN est donc fier des « projets d’innovation [...] portés par des start-up ». Et parmi les vainqueurs, une initiative que nos lecteurs connaissent maintenant assez bien : inDDi. Inconnu ? Au contraire...

 

Registre ReLIRE

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

inDDI est l’acronyme de innovation numérique pour la Diffusion et la Distribution des indisponibles. Comme quoi la société FeniXX qui porte la numérisation de ces œuvres a le sens de la formule. Petit rappel historique, d’après le Commissariat : depuis juin 2014, FeniXX est en charge de la numérisation et de la commercialisation des œuvres indisponibles. Il s’agit de livres sous droit, mais qui ne sont plus exploités sous format papier – et que l’on a décidé de numériser pour les vendre.

 

L'innovation au service du patrimoine

 

Sollicitant des libraires en ligne, FeniXX va donc vendre les ouvrages homothétiques numérisés – on retrouvera même sur certains les traces du catalogage BnF sur les couvertures. De bien jolies pastilles.

 

Dans sa présentation, inDDi « a pour objectif d’accélérer le développement technique et commercial de la société FeniXX en augmentant de façon très significative la visibilité du catalogue de livres indisponibles numériques FeniXX sur le marché ». 

 

La société se trouve alors comparée, de par le catalogue qu’elle constitue, à un éditeur, mais l’accès aux œuvres ne pouvait « pas être pensé comme le catalogue de tout autre éditeur ». En effet, d’ici à 9 ans, 200.000 titres seront mis en ligne avec une « couverture de toutes les thématiques du monde du livre ». On pourrait sourire en pensant au travail de numérisation effectué par Google Books, en terme de volume. Et la capacité de Google à vendre les ouvrages numérisés est incomparablement supérieure.

 

Toutefois, dans le cas de FeniXX, il fallait penser une autre accessibilité, que ce soit pour le grand public, les librairies ou les bibiothèques. « Le projet inDDi est particulièrement innovant et disruptif par le renouvellement de l’expérience utilisateur qu’il propose : il s’agit ici de mettre à la disposition du lecteur ou du professionnel de l’édition une nouvelle approche de la découverte d’un vaste corpus d’objets culturels. »

 

De la sorte, inDDi présente trois types d’innovations

  • Une innovation de procédé : de nouveaux outils technologiques, spécifiques à l’organisation du catalogue FeniXX, vont être développés. 
  • Une innovation d’usage : de nouveaux modèles d’accès à un vaste catalogue de livres numériques vont être imaginés pour offrir une expérience innovante de recherche de documents aux utilisateurs-lecteurs. 
  • Une innovation marketing et commerciale : il s’agit de mettre en place une nouvelle méthode de vente en permettant aux utilisateurs « de trouver le livre qu’ils ne cherchaient pas ». 

 

 

Tout cela est plus qu’alléchant, et il ne reste donc plus qu’à informer les auteurs que leurs œuvres sont numérisées, en toute légalité, sans leur accord, et commercialisées, toujours sans leur accord. Si le législateur, dans sa grande âme, a accordé un droit de retrait a posteriori – un principe d’opt-out tant décrié chez Google Books, mais finalement bien confortable – il n’existe aucune possibilité pour les écrivains de refuser a priori. 

 

Le Concours vise à accélérer et amplifier les projets retenus, en apportant un investissement de 50 % maximum des dépenses envisagées. La durée d’un projet doit être de 12 à 18 mois, pour un investissement compris entre 500.000 et 3 millions €. Et les aides sont donc de 50 % des montants estimés. 

 

Le Commissariat général à l’investissement nous a apporté quelques précisions pratiques sur le fonctionnement du Concours. La Banque publique d’investissement est en réalité le premier interlocuteur des projets portés. Par la suite, un comité d’évaluation qui implique la BPI, Bercy (la direction générale des entreprises) et Matignon (le CGI) ainsi que des personnalités extérieures va étudier les dossiers.

 

Si l’on ne prend pas en considération le passif de chacun des projets – financement public ayant servi à son montage, etc. – une analyse financière est opérée « pour définir si les sociétés peuvent financer la seconde partie de l’investissement qu’apporte le CIN. En effet, nous procédons à un investissement pour moitié, selon les aides d’État telles que définies par la législation européenne, mais nous effectuons une vérification pour être assurés que les sociétés pourront prendre en charge le reste de la somme », nous précise le CGI. 

 

Les dossiers sont alors passés re revue, pour un premier filtrage, puis un second au cours duquel le porteur de projet vient présenter. La délibération s’ensuit avant que le comité de pilotage ne valide définitivement l’ensemble. 

 

Trouver de nouvelles sources de financement ?

 

Est-ce à dire que les ressources précédemment allouées au projet de numérisation sont arrivées à épuisement ? En dépit d’interrogations répétées de députés, le financement de ReLIRE reste une grande inconnue, pour un projet qui se réclame de la transparence et revendique une dimension patrimoniale.

 

Après tout une partie – inquantifiée ou inquantifiable ? – de l’argent investi provient de deniers publics : le Centre national du livre avait injecté 1,475 million € en 2014, en attendant de savoir combien coûtera cet outil pour 2015.  

 

Pour le collectif ReCALE, la messe est dite : « C’est que ces messieurs-dames se trouvent apparemment un poil embêtés, ayant pillé depuis des années, pour assurer la publicité et la visibilité de ce larcin institutionnalisé, qui devrait peser à terme plusieurs centaines de milliers d’ouvrages. » Et de déplorer que « l’État investit dans la trahison des artistes, plombant l’avenir sous prétexte d’innovation, et que le ministre Macron félicite inDDi ». 

 

Rappelons que, par le biais du grand emprunt, le ministère de la Culture intervient, et que l’on a toujours assuré à terme que les ventes parviendraient à autoalimenter la machine. « Le financement du CNL est important au départ, parce qu'il finance la numérisation, mais les ventes prendront le relais », nous assurait ainsi Vincent Montagne, président du SNE.

 

Saisie par le Conseil d’État, la Cour de justice de l’Union européenne doit encore se prononcer sur la validité du texte de loi de ReLIRE.