Russie : 30.000 ebooks légaux, contre 250.000 en offre pirate

Clément Solym - 21.03.2012

Lecture numérique - Acteurs numériques - Russie - droits numériques - ebooks


Information ActuaLitté : Si l'on parle de piratage de livres numériques en France - avec 14.000 titres illégalement téléchargés, selon une étude du MOTif en 2011 - il serait bon de regarder ailleurs, avant de trembler. À ce titre, ActuaLitté s'est entretenu avec Anastasia Lester, scout agent, pour qui le marché du livre en Russie n'a aucun secret. Absolument aucun. Ce qui ne veut pas dire qu'elle les livrera tous...

 

« Le piratage est un problème qui est très ancien en Russie, sauf qu'il n'existe quasiment plus pour les livres imprimés, alors qu'il était encore très important dans les années 90. L'accès à des documents électroniques a fait que l'on pouvait imprimer des livres, bien avant que l'on dispose dans le pays d'appareils de lecture. Même pour des petits tirages. »

 

Pour comprendre la situation dans le pays, il faut revenir, notamment, à août 2002, lorsque la législation sur la protection du droit d'auteur a été prolongée à 70 ans après la mort de l'auteur.  C'est qu'auparavant, c'était loin d'être le cas : durant la grande époque de l'URSS, il avait été déclaré que les ouvrages publiés avant 1973 relevaient du domaine public. Étrange, mais pour le coup, ce qui pouvait passer pour du piratage, ne l'était finalement pas dans l'esprit des Russes. 

 

 

Sans les droits numériques, l'impossible lutte contre le piratage

 

 

La situation a depuis évolué, et les livres sont redevenus la propriété de leurs ayants droit. Jusqu'à la fin des années 90, la législation a progressivement changé, jusqu'à cette date de 2002, qui a également mis le pied à l'étrier d'une approche numérique des droits. En passant à un droit de 70 ans, après la mort de l'auteur, la Russie a également pris en compte dans les contrats les droits numériques. « Il faut rappeler que la particularité du marché russe dans l'édition, c'est que 70 % du secteur est constitué des oeuvres des auteurs russes, et que 30 % relèvent des achats de droits étrangers. »  De là l'importance de sécuriser le marché plus que naissant...

 

 

 

Ainsi, le piratage a basculé du papier, vers le livre numérique, évidemment. « Et le réseau de piratage est très installé, sur le modèle de ce que vivent la musique ou les films, impossibles à contrôler, ou presque. Des sociétés semblables à Attributor, en Russie, s'occupent de surveiller internet, mais tout cela est vraiment compliqué. » Le rôle d'Anastasia devient alors très délicat : « Je dois impérativement convaincre les éditeurs de céder les droits numériques, parce que sans eux, les éditeurs russes ne peuvent pas défendre le droit d'auteur, ni solliciter les sociétés qui vont traquer les oeuvres piratées sur internet. Et sans même parler de l'argent que l'on perd sur les ventes des oeuvres, parce que le marché russe est très vif. »

 

Les maisons françaises restent parfois frileuses, face à ses demandes. Pourtant,  « l'unique manière de lutter contre le piratage reste d'offrir aux éditeurs qui traduiront les oeuvres françaises, est de donner les moyens de lutter contre le piratage, en vendant les droits numériques. D'autant que les éditeurs sont très actifs sur la protection des droits, même si le réseau de piratage est très important. » C'est que le pays, déjà au temps du piratage de livres papier, reste énorme, et la diffusion-distribution restait un point faible de l'industrie. 

 

En Russie, le coût d'un livre numérique est de 30 % inférieur au prix de vente du papier. Mais ce dernier, en version imprimée, est vendu sans prix unique, à des tarifs extrêmement bas, en regard de ce que l'on peut voir en France - 2 à 4 €, nous précise Anastasia Lester. La répartition entre l'éditeur et le distributeur se fait souvent à 50/50, et l'éditeur verse alors des royalties sur les 50 % gagnés. Des droits qui sont un peu inférieurs à ce qui est versé pour des livres papier, mais pas de beaucoup. 

 

Le marché russe trouve cependant dans le livre numérique un véritable avenir. « Pour quelqu'un qui vivrait quelque part en Sibérie, aujourd'hui, pirater un contenu après avoir acheté une tablette pas très cher est très avantageux. J'insiste, mais il faut que l'on puisse défendre les auteurs contre ce cas de figure. Et sans les droits numériques, nous sommes impuissants. » 

 

 

30.000 ebooks légaux, contre 250.000 piratés

 

 

Aujourd'hui, le catalogue est de 30.000 ebooks commercialisés, contre 250.000 dans le marché du piratage. Mais l'idée des éditeurs est de trouver une solution pour légaliser, ou essayer de minimiser la zone noire. Forts de l'expérience avec les imprimés, les éditeurs savent comment lutter. « Dans les départements numériques des maisons d'édition, des personnes, des jeunes souvent, sont entièrement dédiées à la surveillance du net. Elles surfent en permanence, tous les jours, pour traquer ces textes illégaux. Et l'on découvre soit des oeuvres proposées gratuitement, soit des textes illégalement commercialisés. Dans ce cas de figure, des éditeurs peuvent aller en justice, et j'ai le cas de plusieurs qui ont gagné. La Russie est peut-être, dans un sens, cette sorte de chaos législatif que l'on s'imagine, mais de l'autre côté, les éditeurs ont des armes qui fonctionnent. Et ils s'adaptent très vite. »

 

Anastasia nous précise également que huit personnes sur dix en Russie lisent sur des appareils de lecture dans le métro. Et indifféremment sur lecteur ebook ou tablette. « En France, on peut dire qu'il n'y a pas de piratage, mais surtout parce qu'il n'y a pas de tablettes pour lire. » Un million d'appareils de lecture ont été vendus en 2011 dans le pays - des Readers, un terme qui désigne tous les modèles existants. En parallèle de cette explosion, Anastasia constate que l'offre de livres numériques est en retard, en regard du nombre de lecteurs ebook vendus dans le pays. 

 

« Je le dis aux éditeurs français, pour faire signer le plus rapidement des avenants et éviter que les oeuvres ne soient piratées. » Alors, quels sont les auteurs les plus convoités ? Rire : « Ah, ça, je le sais, mais je ne vais pas vous le dire ! Plus sérieusement : aujourd'hui, pour tous les auteurs installés nous avons protégé les droits. Ce sont des auteurs de best)-sellers, mais en Russie, on parle de bonnes ventes si le titre se vend à 5000 exemplaires par an. A moins, on se pose des questions. Après, cela peut être 20 ou 30.000 exemplaires. » En vente numérique, évidemment, c'est moindre. « La seule chose que je vois, moi, concrètement, c'est l'augmentation des relevés de compte. Pour le livre numérique, les premiers relevés, en 2010, pour un titre qui aurait rapporté 9 ou 10 € de royalties, pour 2011, sur la première moitié de l'année, sur ce même titre, les revenus avaient monté à 350 €. Cette augmentation est exceptionnelle. Pour l'instant les chiffres ne sont pas très impressionnants, mais le taux de croissance est spectaculaire. »

 

Aujourd'hui, le marché des appareils est outrageusement dominé par la société ukrainienne PocketBooks, qui possède plus de 43 % du marché, et dispose de 5 % du marché mondial - plus que Sony... De quoi inviter à la relativité, et surtout, « ne pas faire de pronostics. Cela ne sert à rien. En Russie, peut-être plus qu'ailleurs, on le sait très bien ».