Salon du Livre : Le numérique et l'avenir du livre

Clément Solym - 16.03.2008

Lecture numérique - Acteurs numériques - avenir - livre - numérique


Table ronde de haute volée en cette fin de journée puisque la Place des livres réunissait des acteurs largement impliqués dans le développement numérique, ou prenant part à la réflexion que l'industrie mène actuellement sur ce nouveau pan de son avenir.

Michaël Dahan, de Bookeen, Bruno Racine, de la BnF, Bruno Patino, directeur du Monde numérique et chargé de la mission livre, Stéphanie van Duin, directrice du business développement de Hachette Livre et Serge Tisseron psychologue avaient leur mot à dire sur l'avenir numérique du livre.

L'objet livre a-t-il une descendance assurée ?

Avec Bookeen, l'ancien directeur technique Sytal venait présenter son Cybook, dernière innovation dans le monde des « hiboux Q », comme disait Alain Rey. Pour lui, cette nouvelle mouture est « radicalement différente, et propose des nouveautés technologiques qui feront son succès ». De quoi parle-t-on ? De la possibilité de rajouter de la mémoire avec une carte dédiée ? Ou que contrairement au Kindle d'Amazon, le Cybook peut afficher des textes de différents formats qui ne sont pas soumis aux logiciels propriétaire du cybermarchand ? Des nouveautés pas franchement convaincantes, car déjà connues et pratiquées par d'autres acteurs.

D'autant que l'engin ne dispose même pas d'un stylet et que certains lui reprochent également de ne pas intégrer de puce GSM pour télécharger directement des livres à tout moment. Reste que selon lui, « le marché du livre électronique ne pourra pas croître sans que les prix pratiqués ne soient revus à la baisse ». Et en effet, d'apprendre qu'un livre au format électronique coûte aussi cher qu'un ouvrage papier réfrène passablement les ardeurs. Si l'on tient par ailleurs compte qu'en Angleterre ou aux États-Unis les prix sont réduits de 20 à 50 %, on comprend encore plus mal l'optique française...

Parole de psy donne des complexes aux ebooks

Serge Tisseron, lui, présentait son livre Virtuel mon amour, publié chez Albin Michel. Il ne fait aucun doute que le livre électronique « sera gagnant à terme, comme a pu l'être le kleenex sur le mouchoir en tissu ». Une image que les poètes apprécieront. Mais dans l'ensemble, ce psychologue affirme une certaine croyance en ce support : « Il est voué à triompher, c'est certain. »

La Mission Livre

Pour Bruno Patino, qui s'est donc vu confier la mission livre par Mme Albanel, il faut en revanche aborder trois points de vue sur cet avenir. Tout d'abord « l'approche rationnelle : le livre est un instrument abouti, et comme tel, il ne semblait pas possible de le remettre en question. Mais une technologie aboutie n'évolue plus et pour assurer sa pérennité, elle doit savoir s'adapter. C'est un principe de survie essentiel ». Autre élément, le temps de la réflexion. Une denrée presque introuvable, que M. Patino considère comme utopique. « Tout va se déclencher de telle sorte que l'on n'aura pas le temps de s'en rendre compte. Il y aura un avant et un après, mais le point de basculement ne sera pas perceptible. Pour le moment, les acteurs croient qu'ils ont le temps, mais c'est une erreur. »

Enfin, il aborde la forme que devra prendre le livre électronique. « Beaucoup pensent qu'il s'agira de recréer ce qui existe avec de légères modifications, avance-t-il. Sauf que l'exemple de la presse et de sa migration vers Internet nous a clairement démontré que ce ne peut pas être le cas. Ceux qui ont cru pouvoir reproduire un journal sur une page web se sont leurrés. » Pour lui, la question majeure de cette révolution reste donc de savoir comment « en faire et en être partie. Nous n'avons pas la maîtrise de ce qui va se passer, aussi est-il important de rester fidèle à sa mission et son exécution lorsque l'on sera embarqué dans l'aventure ».

De l'argent avant tout, et le reste n'est que littérature

Pour la directrice du business développement de Hachette, le numérique est avant tout « une chose qui coûte cher ». Si elle affirme la volonté que sa société a de plonger dans l'aventure numérique, « une de nos priorités, voire notre priorité », elle estime avant tout qu'il faut trouver « les modèles économiques rentables, ce qui n'est pas évident ».

Gallica 2, l'arrivée

La plus attendue des interventions fut sans doute celle de Bruno Racine, directeur de la BnF. En abordant le projet Gallica 2, dont nous devrions vous parler plus complètement sous peu, la bibliothèque se place sous un jour nouveau dans l'exercice de numérisation. « Nous sommes entrés dans l'époque industrielle de cette activité, alors que 10 ans auparavant, nous faisions encore cela à un rythme paisible. »

Et le travail est immense, du fait d'internet : « Nous avons recensé 12 millions de livres papier en 10 ans de stockage et aujourd'hui nous nous retrouvons confrontés à 10 milliards de publications sur la toile. Ce recensement est colossal. » Pas question de s'asseoir autour d'une table avec Google ou Microsoft pour confier l'exercice à un tiers, mais Bruno Racine reconnaît que les coûts du stockage numérique autant que ceux du procédé représentent une grosse somme.

La numérisation donne trouver des pistes

« Dans certains cas, je comprends que l'on fasse appel à eux : ces gens sont capables de faire de la numérisation de masse pour des livres que je qualifierai de grande consommation. Cela aide énormément dans notre travail. Après, les ouvrages fragiles ou précieux méritent un traitement tout particulier. Il faut un savoir-faire et un équipement très différents à ce moment. Sans citer de nom, une entreprise a proposé récemment de numériser les ouvrages d'une bibliothèque, mais uniquement ceux datant du 17e siècle. Ce type d'initiative risque de se multiplier, et nous verrons apparaître des sociétés spécialisées en fonction des livres et de leurs exigences. »

La BnF est parvenue à traiter 300.000 livres en 3 ans et compte un stock de 12 millions d'exemplaires. « Les partenariats deviendront presque obligatoires à un moment. Surtout avec le développement de notre portail et de Gallica 2. »

Le livre numérique, qui manque donc d'un support pour s'épanouir, de contenus accessibles et variés, l'essentiel de l'offre étant anglo-saxonne pour l'heure, invite en tout cas à penser l'avenir et à s'interroger. « Les modèles économiques, juridiques devront se faire dans le respect des droits de chacun et dans l'optique d'un confort pour le lecteur», nous expliquera hors antenne Bruno Patino. Tout un monde va s'ouvrir, et son exploration sera délicate. Mais assurément riche d'enseignements.