Salon du livre : petit exposé déclinologue sur la scène numérique

- 25.03.2013

Lecture numérique - Acteurs numériques - obscurantisme - liseuse - scène numérique


Quatre jours durant, la scène numérique du Salon du livre a réuni professionnels, prescripteurs et curieux autour des usages de l'ebook et de la vulgarisation du phénomène. D'aucuns auront compris « vulgarité ». Et profité du passage du micro pour attiser quelques réflexes obscurantistes. Mais les Voltaire ne sont pas loin.

 

 

 

 

Pour Olivier Larizza, essayiste sur la question du numérique, ces nouveaux formats posent beaucoup de questions. Le penseur invoque bien rapidement « stress cognitif » et pertes de repères dans la lecture, « surtout quand le contenu est enrichi et jonché d'URL ». Mais ce n'est pas tout. Larizza s'inquiète aussi des « nouvelles maladies liées à l'écran », sans faire un instant la distinction entre le rétro-éclairage et l'encre numérique. Elle ne relève pas non plus que la surexploitation de l'écran n'aura pas attendu le kindle pour satisfaire opticiens et ophtalmologistes.

 

Conséquence naturelle : chez les grincheux, on se demande si le livre numérique est un progrès pour le lecteur. Et de le comparer à l'avancée technologique entre l'escalier et l'ascenseur. Comprendre le vénérable livre qui empêche la crasse lipidique du multimédia, comme une bonne séance de marche. Mais pas dans un parc avec Wi-fi ! « Le livre papier isole du reste du monde », indique avec bon sens Larizza. Un caractère autarcique, bénéfique à l'heure de l'instantané, qu'on doit bien reconnaître. Mais pas pour servir de prétexte à un autodafé de la lecture sociale.

 

Tablette ou pas, l'essayiste évoque l'expérience de lecture court-circuitée par l'arrivée de mails intempestifs et la tentation de passer sur Google entre deux chapitres. Mais le meilleur est à venir : « la liseuse n'est pas un livre. » Il aura fallu une belle entrée en matière pour voir émerger les arguments massue de la négation. « Une sorte de texte », ose-t-il préciser. Et la rhétorique du flickage. Si l'ebook usurpe son titre de livre, le penseur valide celui de liseuse. Un répit ? Quelle question ! Souvenons-nous, la liseuse est cet ustensile d'aide à la lecture, petite lumière, table ou encore pipe facilitant le feuilletage. Qu'on ne se tracasse pas, pour le numérique, c'est pareil.

 

Nom d'une pipe (!)

 

L'appareil numérique joue donc cette aide bien aimable. « La liseuse, vous lit, c'est vrai ». « Ce sont les concepteurs qui ont mis en place des stratagèmes pour savoir ce que vous lisez, surlignez, partagez », envoie-t-il. Kobo peut aller se rhabiller, la lecture sociale n'est pas qu'une valeur ajoutée finement marquetée, mais un banal mouchard.

 

« Le partage social, vous en faites ce que vous voulez », nuance poliment, Pierre Lemaître, administrateur de la Société des Gens De Lettres. L'homme est également auteur sur papier, numérique, un enthousiaste qui s'est amusé à essayer la rédaction spécialement pour smartphone. Expérience qu'il estime « d'une grande vertu ». L'auteur pluriformat déclare même acheter « en priorité sur numérique » quand il a le choix. Comme caution morale d'un numérique de confiance, on ne peut espérer mieux.

 

La fin de la discussion voit resurgir d'autres vieux démons que Lemaître démonte avec courtoisie. Il s'aventure à comparer les intégristes du papier « aux moines copistes » face à l'imprimé. Savants certes, mais ô combien minoritaires. Il n'y a qu'un tabou que le sociétaire ne lèvera pas contre ce qu'il finit par voir comme « un réquisitoire » : le prix identique entre poche et numérique. Des coûts de production moindres ? Certes, mais pas quand il faut penser le développement de bibliothèques numériques transmissibles de génération en génération. Hélas, personne n'est parfait.

 

Au final, une question brûle les lèvres,  quelle « liseuse » sert à M. Larizza pour son analyse ? « Aucune, je lis sur écran d'ordinateur », la réponse qui tombe aurait pu épargner un drôle de pugilat. « J'aurais pu répondre à sa place », s'amuse notre sociétaire.