Steve Jobs aux éditeurs : seul Apple pouvait endiguer le piratage

Clément Solym - 15.05.2012

Lecture numérique - Législation - Steve Jobs - entente - livres numériques


Dans la tentative de règlement que le Ministère de la Justice a proposé aux éditeurs accusés d'entente sur le prix de vente des livres numériques, une nouvelle étape est franchie. En effet, désormais seize États ont rejoint le recours collectif qui va les opposer à Apple Macmillan et Penguin, ce qui porte à 31 les plaignants étatiques. De l'autre côté, HarperCollins, Hachette Book Goup et Simon & Schuster ont préféré pour leur part, accepter le règlement et s'y tenir…

 

L'arrivée de cette nouvelle plainte s'accompagne par ailleurs d'un email signé de Steve Jobs, qui avait été jusqu'à lors tenu secret, ou censuré. Et le courriel apporte de nouveaux détails, montant que le P.D.G. d'Apple était intervenu personnellement dans les négociations. Au moins une fois.

 

En effet, au cours des négociations, avec le médiateur d'Apple, Eddy Cue, il semblait difficile d'obtenir que les différents éditeurs acceptent le contrat d'agence, obligeant Steve Jobs à décocher de sa plus belle plume, un joli trait.

 

 

 

Dans ce mail, Jobs décrit clairement les différentes solutions qui s'offraient aux éditeurs. Soit parvenir à construire un marché du livre numérique avec Apple, en fixant le prix des livres entre 12,99 $ et 14,9 9 $, et voir sur le long terme. Soit poursuivre la formule 9,99 $ d'Amazon, et faire du délai dans un temps plus court, mais devenir dépendant du cybermarchand. 

 

Le mail a manifestement été adressé à John Sargent, directeur général de Macmillan, après que les négociations menées avec Cue ont échoué. Et en réponse, datée du 11 janvier 2010, Sargent répond qu'il doit y avoir un moyen « pour soulager la douloureuse pilule financière des éditeurs et des auteurs, en transitant vers le contrat d'agence ». 

 

La dernière option : supprimer tous leurs livres d'Amazon et contraindre les lecteurs à pirater les livres pour se les procurer. « Ce sera le début du piratage, et une fois que cela aura commencé, rien ne pourra l'arrêter. Croyez-moi, j'ai vu de mes yeux cela se dérouler », explique Jobs. 

 

« Peut-être qu'il manque quelque chose, mais je ne vois pas d'autres alternatives. Et vous ? », interroge Jobs, qui ne manque pas de lucidité : dans son courrier, il ne voit aucun autre acteur en mesure de s'interposer face à la domination du marché par Amazon. Et en filigrane, c'est l'absence donc de concurrents crédibles, en mesure de faire une offre plus concurrentielle, que pointe son email.

 

Barnes & Noble également impliqué

 

Dès lors, la plainte nouvellement déposée cherche à montrer que les éditeurs et Apple ont « travaillé ensemble pour contraindre » la dernière société qui n'avait alors pas encore signé le contrat d'agence, Random House. En faisant alors signer cette société, par le biais du contrat proposé par Apple, c'était un assentiment global de l'édition étasunienne qui était dès lors conquise, et Apple pouvait s'assurer une place dans le marché grandissant. 

 

Mais la demande déposée à la Cour du district de Columbia va plus loin, assurant que les éditeurs auraient alors fait pression sur Barnes & Noble, afin que le libraire n'assure aucune publicité pour les livres de Random House, quelque chose que B&N aurait manifestement accepté de faire. Cette situation est décrite dans un email du PDG de Penguin, David Shanks, qui s'adresse à Steve Riggio, ancien PFG de Barnes & Noble, où il encourage effectivement l'établissement à sanctionner RH.

 

« Random House a choisi de demeurer sur leur actuel modèle, permettant aux détaillants de vendre au prix qu'ils souhaitent », attaque Shanks. Et d'inviter B&N à se montrer aussi agressif avec l'éditeur que d'autres revendeurs ont pu l'être avec les éditeurs qui avaient signé en faveur d'un contrat d'agence. 

 

L'interprofession s'est associée pour apporter son plein et entier soutien aux accusés dans cette grande histoire. Pour le président de l'American Booksellers Association, Oren Teicher, il faut cependant donner de la voix, et la faire entendre, pour défendre absolument ce contrat d'agence. C'est le sort de la librairie indépendante et de la commercialisation des livres numériques, qui est en jeu. « Je sais qu'il reste un certain scepticisme quant à l'influence quelconque que pourrait avoir ce que nous disons, mais garder le silence en ce moment critique serait, à mon avis, une grave erreur. » (voir notre actualitté)