Sur le plongeoir avant de sauter : "Bug", 51ème nouvelle du Projet Bradbury

Neil Jomunsi - 08.08.2014

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Vous le sentez, ce petit parfum de post-partum ? Moi, je le sens. Il flotte dans l'air depuis des jours, à mesure que le défi se rapproche de la fin. Le Projet Bradbury, je le sais, sera bouclé (j'ai terminé la 52ème nouvelle, donc je sais déjà que j'ai "réussi" — au moins en ce sens). Mais qu'est-ce qui se passera ensuite ?

 

C'est amusant de ressentir de la nostalgie pour une chose qui n'est même pas encore terminée. Ça me rappelle la fin des vacances scolaires, quand il ne reste plus qu'une poignée de jours pour faire semblant que l'été ne prendra jamais fin. On fait comme si l'école ne reprendra jamais, mais la boule qui nous alourdit l'estomac raconte le contraire et nous empêche de profiter pleinement des derniers moments. Une chose est sûre, le Projet Bradbury va me manquer. Pour autant, il a été si éreintant que je ne me vois pas le continuer dans l'immédiat (du genre, Projet Bradbury saison 2). Ce serait vraiment de la gourmandise (et de l'inconscience). Mais ça va me manquer, pour sûr. Il va falloir imaginer des stratagèmes pour ne pas trop déprimer. 

 

En attendant, je vous présente Bug, la 51ème nouvelle du Projet Bradbury.

 

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Ce n'est pas parce que son assistant vient de lui faire la pire saloperie de sa carrière que Linus Kernstein va s'en laisser conter : le chef de service a du pain sur la planche et ce n'est pas le bruit des dents qui rayent le parquet qui va le déconcentrer aujourd'hui. Mais quand il réalise que l'entreprise pour laquelle il s'échine depuis des années cherche à l'évincer, sa patience s'érode et une idée aussi diabolique qu'amusante germe dans son esprit. 

Dans ce texte, qui par certains aspects emprunte des éléments à Kafka et à ses administrations tentaculaires et absurdes, j'ai voulu changer un peu de registre. Mes personnages, je m'en rends compte, sont souvent économes de leurs mots. Ils ne disent pas grand-chose, se débrouillent pour se faire comprendre par un geste, une mimique, et quand ils parlent, leurs échanges sont lapidaires. 

 

C'était sans doute une peur de ma peur de ma part, peur d'affronter frontalement les dialogues, peur de dire n'importe quoi, peur aussi d'être bavard ; lors de mes cours de scénario pendant mes études de cinéma, mon professeur répétait toujours que ce qui peut être dit à l'image ne doit pas être exprimé verbalement par les personnages, je crois que ça m'a un peu traumatisé et que ça a influencé la manière dont j'utilise les dialogues littéraires, même si le medium est totalement différent et qu'il obéit à d'autres contraintes. Je crois commencer à dépasser ce blocage, même si j'ai pour le coup peut-être versé dans l'excès inverse. En effet, les personnages de Bug sont assez bavards. Mais d'après les premiers retours de lecteurs, c'est plutôt une bonne chose : meilleure caractérisation des personnages, échanges plus amusants, rythme soutenu, etc. je vais peut-être continuer dans cette voix, ou en tout cas essayer de trouver un équilibre. David Foster Wallace est d'une grande aide en ce sens.

 

La caractérisation des personnages est un écueil majeur pour tous les auteurs. J'ai lu cette semaine un petite livre passionnant intitulé Screenwriting 101 où l'on trouve tout un tas d'astuces pour densifier ses personnages, leur donner du corps et des motivations claires. Même s'il est avant tout adressé aux scénaristes de télévision et de cinéma, ce compendium est de toute première utilité lorsqu'il s'agit d'élaguer les structures de narration ou de construire la psychologie d'un personnage principal. Je ne saurais donc trop en recommander la lecture (exclusivement en anglais, en revanche).

 

J'en parlerai sans doute plus longuement dans un prochain billet, mais ce que je retiens dans un premier temps, c'est l'idée de narration empathique : il faut savoir coller à son personnage, se mettre à sa place en permanence, lui donner des directions claires pour qu'il s'y conforme de façon cohérente — ne pas briser la suspension momentanée de l'incrédulité chez le lecteur — et surtout faire en sorte que le lecteur puisse s'y identifier au maximum. L'identification par l'empathie est la clef d'un personnage réussi, et donc d'une histoire réussie. Comme tout, ça se travaille. Et à lire les critiques sur de nombreux livres, je pense que nous avons tous intérêt, en tant d'auteurs, à nous inspirer de ce petit bouquin : les lecteurs sont impitoyables et, sans aucune notion de storytelling ou de dramaturgie, ont un radar à personnages creux. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle ne prétend pas être radicalement différente des précédentes, mais c'est un début de piste, l'entrée d'un chemin qu'il me reste à explorer seul, ou accompagné si vous le voulez bien.

 

Bug est disponible chez KoboSmashwords, Apple, Amazon et Youscribe pour 0,99€. Vous pouvez — encore pour quelques jours — vous abonner à l'intégralité des nouvelles pour 40€ et devenir mécène du Projet Bradbury. La couverture est toujours signée de la talentueuse Roxane Lecomte.