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Team Alexandriz, ou les pirates qui rémunèrent l'ayant droit

Clément Solym - 14.11.2012

Lecture numérique - Législation - Team Alexandriz - piratage - rémunérer l'auteur


On ne doit pas rigoler dans les bureaux du SNE. À l'occasion d'une table ronde à la SGDL, portant sur Internet et le droit d'auteur, l'information fuitait inopinément.  Une procédure judiciaire contre la Team Alexandriz, équipe de numérisation illégale de livres, a été lancée par le Syndicat et sept autres éditeurs, annonçait Sylvie Marcé, vice-présidente du Syndicat. 

 

Dans une réponse à ActuaLitté, le SNE décidait « au nom de la défense de l'intérêt collectif de ses adhérents d'agir en contrefaçon au côté de six maisons d'édition contre un site internet qui met à la disposition du public sur le réseau internet, sans autorisation préalable, une partie des fonds des éditeurs français.  Le SNE et les éditeurs sont déterminés à faire cesser les agissements de ce site alors qu'une offre légale riche et variée est à la disposition des lecteurs ».

 

Et de l'obscurité vint la lumière

 

Une intervention tardive, trouveront certains, alors que la Team Alexandriz régale des milliers d'internautes de ses fichiers numérisés depuis plusieurs années maintenant. Mais voilà deux jours, c'est un coup de tonnerre qui a retenti. Thomas Geha, auteur de plusieurs ouvrages, découvre avec stupeur que la Team propose une version numérisée de A comme Alone, publié chez Rivière Blanche, dans les colonnes du site. 

 

 

 

 

« Oui, j'ai flippé. Et bien sûr, ça ne m'a pas amusé du tout. Je suis libraire, je travaille à Critic, situé à Rennes, qui est également éditeur, et je dirige une maison indépendante, Ad Astra, comme bénévole, en faisant attention à ce que mes auteurs soient le mieux traités possible. Alors, forcément, découvrir mon livre numérisé sur le site de la TA... »

 

Passée la première réaction de colère, Thomas comprend rapidement qu'il ne servira à rien d'intervenir pour protester. « Je suis entré en contact avec les membres du forum et de la Team, sans avoir jamais eu l'intention de demander le retrait du livre. Je suis auteur, et comme tous, je préfère que le plus de gens possible lisent mes livres. En fait, je n'avais pas envie de gueuler, plutôt de proposer quelque chose comme du troc. »

 

On échange ?

 

Une conversation improbable s'engage alors :

Etant l'auteur de A comme Alone... je me permets de dealer avec vous :

Tous ceux qui le téléchargent me disent quel boulot ils font dans la vie. Après, je vous demanderai votre mail. On s'arrange. Et ensuite, vous m'envoyez un peu de ce que vous produisez. OK ? Cela me semble équitable, non ?

Par ailleurs, je signale que le texte n'est pas le bon (du moins pas pour longtemps), il y aura une réédition augmentée en 2014 au éditions Critic.

Merci 

@+

Thomas Geha

Et il ajoute un peu plus tard

Très honnêtement, je ne gagne déjà pas grand chose avec mes bouquins, donc forcément, c'est une perte d'argent (d'où mon intervention sur le partage équitable je suis sérieux, j'ai besoin de plein de trucs^^) (des chaussures taille 43 par exemple^^). Surtout que pendant deux ans je n'ai pas eu d'autre métier (rémunéré) que l'écriture, et que l'argent se fait rare sur mon compte... Bref, de toute façon, je ne peux pas trop y changer quoi que ce soit, je crois bien. Donc bonne lecture à tous ceux qui ont téléchargé (bizarrement, il y a, oui, sans doute une vague forme d'honneur quand même). Ce qui m'ennuie le plus, c'est qu'une centaine l'ont déjà fait... et quand je vois les ventes du livre (800) en sept ans... c'est un peu désespérant pour un écrivain.

Verlanger, oui, je suis fan. J'ai écrit la postface de sa deuxième intégrale parue chez Bragelonne, si preuve doit être donnée  et A comme Alone est un pur hommage à L'Autoroute Sauvage.

@+

Thomas Geha

 

De bonne humeur ? Bien sûr ! Et de pousser l'humour bien plus loin encore : 

Oui, et en plus je ne crise pas :)

je propose plutôt un deal sympa !

Bref, pour les dons, me demander mon adresse en privé.

Vous êtes apiculteur ? Je veux bien un pot de miel.

Maraîcher ? Envoyez-moi un colis de légumes.

Jardinier ? Des graines.

Buraliste ? Des clopes.

Etc.

 

« Dans l'idée, c'était simple : échanger. Mon livre est disponible, eh bien si vous souhaitez le télécharger, donnez-moi un truc en échange. Les pirates ne sont pas tous de grands vilains Satan comme on peut les diaboliser en permanence. Ce sont des consommateurs, mais différents, et qui répondent à un modèle de consommation qui est aujourd'hui souvent obsolète. Il faut des adaptations, je le sais, d'autant plus que depuis mon travail de libraire, je vois les mutations. »

 

L'équipe d'Alexandriz décide alors de mettre en place, en accord avec l'auteur, un bouton Paypal, pour que les internautes puissent faire un don, directement à l'auteur. « Un auteur a soutenir ! », peut-on lire sur la page du site. Immédiatement, la Team communique depuis Twitter, pour attirer l'attention, sur ce projet insolite : 

 

 

 

Et parmi les réactions, celle-ci : 

 


 

L'expérience interdite ?

 

« Mon éditeur n'avait pas les droits numériques du livre. J'ai pris la décision de me lancer dans une expérimentation, d'explorer une nouvelle voie. » L'initiative a quelque chose qui rappelle le projet Promo Bay impulsé par The Pirate Bay, qui, sur sa page d'accueil, met en avant des artistes qui proposent leurs oeuvres en libre téléchargement. Et qui a dernièrement connu un certain succès, puisque plus de 10.000 artistes ou collectifs en ont profité.

 

« Je ne suis pas comme Paolo Coelho, et je n'ai pas ses ressources ni ses assises financières. Je ne pourrais pas encourager à pirater mes livres. Faut que je paye mon loyer, mes courses ; faut que je vive. Et si le cycle sera publié en intégralité chez Critic en 2014, qui aura cette fois les droits numériques, je ne demanderai pas de moi-même le retrait du livre. L'éditeur le fera sûrement, et je le suivrai, parce que c'est mon intérêt aussi, mais les lecteurs auront sûrement plus à gagner à découvrir une oeuvre remaniée. C'est eux qui verront, et de toute manière, cette expérimentation d'un bouton Paypal sur un site pirate démontre que le manichéisme ambiant est largement relativisable. »

 

Après quelques jours, le blog de Thomas Geha a connu 1400 visites, une explosion, et quelque 200 € de dons, « autant par solidarité que par sympathie. Et merci à tout le monde, à ce titre ». Pour le futur, l'auteur pense que des solutions de lectures comme le streaming gratuit, contre la publicité, peut être une solution viable.

 

« De toute manière, un système qui met en valeur le lecteur et l'auteur a tout compris. J'ai toujours pensé que la lecture numérique était un avenir pour le livre, pour l'édition. Il nous donne de nouvelles orientations, oblige à repenser les métiers. Est-ce que le streaming sera viable pour les auteurs et la chaîne du livre à l'avenir ? Je ne sais pas. Je sais simplement que les expériences et les découvertes sont indispensables. Pour ma part, j'ai toujours pris le parti d'offrir une nouvelle gratuite à chaque sortie de livre, et elle est disponible sur le site de mon éditeur. C'est ma contribution. »