Thomas Gunzig : mon livre piraté, une "mésaventure assez positive"

Nicolas Gary - 02.09.2013

Lecture numérique - Usages - Thomas Gunzig - piratage - liens torrents


Le site 411 Torrent se présente comme l'annuaire des Pages jaunes de liens Torrent, et en ce jour, c'est un auteur du Diable Vauvert qui vient d'être gentiment référencé. Pour son Manuel de survie à l'usage des incapables, fraîche nouveauté de la rentrée littéraire, Thomas Gunzig a eu la surprise de découvrir que son roman était disponible en téléchargement, pas tout à fait légal.

 

 

 

 

Au moment où nous écrivons ces lignes, 798 téléchargements ont eu lieu, et 224 personnes alimentent le partage de son livre. Le roman évoque, dans une ambiance d'agents secrets de supermarché, les machinations de l'un des employés, Jean-Jean, qui officie comme agent de la sécurité. Ce dernier, soucieux d'obéir à ses supérieurs et leurs impératifs de rentabilité, va tenter de faire renvoyer une des personnes travaillant en caisse. 

 

En exergue du livre

"Au début, il n'y avait rien. Ni espace, ni lumière, ni temps qui passe. Pas d'hier, pas de demain, pas d'aujourd'hui. Pire qu'un jour de grève. Pire qu'une rupture de stock. Rien d'autre que le rien, mais bon, le rien, c'était déjà pas mal. Le rien, ça laisse quand même des perspectives."

Le problème, c'est que le réseau s'active et que la caissière, Martine Laverdure, a un petit ami, Jacques Chirac Oussoumo, qui travaille également dans le supermarché, aux fruits et légumes. Et comme Martine est la mère des quatre délinquants qui ont déboulé dans l'hypermarché pour leur casse, la boucle infernale va se déclencher, et sur la tête de Jean-Jean s'abattront les foudres de la vengeance. Le tout dans un style qui est traditionnel chez Thomas Gunzig : celui d'un décalage complet avec la réalité, et dans une sorte d'anticipation nourrie aux acides... Le tout, avec un humour sauvage et délirant. Voilà pour le contexte. 

 

Piraté, partagé, mon coeur balance

 

Mais l'auteur, soucieux comme tout un chacun de découvrir ce que l'on dit de son ouvrage sur internet, a eu la surprise de découvrir que 411 Torrent, le tracker français. Oh, évidemment, il se trouve d'autres ouvrages, et pas que des fonds de catalogue, sur le site, qui ne référence que des liens Torrents qui permettent par la suite de télécharger un fichier EPUB. 

 

Le livre est pourtant disponible en version numérique, pour 4,99 €, et le romancier, sur Facebook, ne cachait hier, qu'il avait pris une grande bouffée d'oxygène. 

 

 

 

Puis, peu après, nouvelle intervention, cette fois un peu plus militante :

 

 

 

 

Cela dit, contacté par téléphone, il explique à ActuaLitté que la situation l'ennuie, certes, mais que cette présence sur le tracker n'est pas blanche ni noire. « Je n'ai pas non plus passé la nuit là-dessus. Quand j'ai découvert le lien torrent, j'ai immédiatement pensé "Voilà des ventes qui s'envolent." Mais il ne m'a pas fallu quatre minutes de réflexion pour envisager que neuf personnes sur dix ne l'auraient probablement jamais acheté - parce qu'elles ne me connaissent pas, parce qu'elles n'en ont pas entendu parler... Pour tout un tas de raisons. En revanche, il m'a fallu un thé vert sans sucre pour me calmer », plaisante-t-il... à moitié.

 

 


 

 

 

« Finalement, cette mésaventure est assez positive pour moi, parce que cela représente un peu de promotion auprès de lecteurs qui peuvent découvrir ce que je fais. Mais également parce que j'ai accès à un nombre de téléchargements en direct : je sais combien de personnes se sont procuré le livre, et c'est quelque chose d'extrêmement important. »

 

 Je vous ai compris - mais ça ne me fait pas hurler de joie non plus

 

Thomas était d'ailleurs directement intervenu dans le forum :

Cher amis, je suis très flatté que mon livre aie été déjà téléchargé 333 fois en quelques heures. J'espère sincèrement qu'il vous plaira et que peut être, si c'est le cas, vous le conseillerez autour de vous ou, mieux encore, vous l'offrirez en version papier à quelqu'un que vous aimez bien. Croyez moi, dans un emballage cadeau, il aura bel allure...
Thomas Gunzig

 

provoquant rapidement une série de réactions :

manimal61

Je commence toujours un livre en le téléchargeant S'il me plaît, je file chez mon libraire préféré J'évite ainsi de mauvaises surprises.

 

y compris des promesses porteuses d'espoirs :

armandpetit84

Merci Thomas pour ce livre ! Je l'ai téléchargé parce que je ne pouvais pas attendre, mais promis je vais l'acheter Je suis super fan de ce que tu écris, j'espère que cette mauvaise surprise ne te dégoûtera pas trop !

 

Reste que la présence du livre sur un réseau de partage ne fait pas non plus plaisir. « J'aime bien l'idée du streaming, des offres comme Spotify ou Netflix, parce qu'elles impliquent une rétribution pour les créateurs. Et à condition que nous puissions disposer de chiffres permettant de savoir comment les internautes utilisent les oeuvres. »

 

Paolo Coelho, manuel de piratage pour les incapables ?

 

 

Pour l'heure, la démarche légale ne l'intéresse pas. « L'affrontement bête et brutal, avec une assignation en justice, c'est inutile. Le téléchargement depuis des plateformes, je vois très bien ce que c'est. Nous vivons dans une époque qu'il faut accepter : c'est comme ça, alors on va faire avec et s'adapter. Cela ne sert à rien de prêcher un retour aux moulins à vent. Il faut peut-être faire comprendre que ce livre, ce sont trois années de boulot, trois années de ma vie, et que ça, ça a de l'importance. »

 

Une anecdote qui aurait également pu trouver sa place dans son dernier roman, explique-t-il, parce que « c'est le monde tel qu'il est aujourd'hui, et surtout, nous n'en sommes qu'à la préhistoire ». Admettant qu'il est très difficile de savoir ce que représentent les téléchargements par rapport aux ventes, Thomas Gunzig apprécierait beaucoup un Netflix du livre ou un Spotify, pour la rétribution qu'ils apportent, mais surtout, car, étant lui-même un grand utilisateur, « cela me fait découvrir beaucoup de choses en musique. Les artistes se font connaître, et on se déplace à des concerts pour les voir. Évidemment, les concerts, pour les auteurs, c'est encore quelque chose à inventer ».

 

D'ailleurs, s'il connaissait le succès de Paolo Coelho, Thomas Gunzig aurait moins de regrets à découvrir son livre mis en partage. « Avec une pareille force de frappe, quand on a vendu des dizaines de millions de livres, cela peut s'entendre que de donner une version numérique aux internautes. J'aimerais bien, moi, vivre de droits d'auteur, uniquement. Cela ne me poserait pas de problèmes de diffuser un livre dans ce cas. »

 

Notons enfin qu'il faut une inscription pour Torrent 411, chose qui peut toujours avoir pour effet de limiter les vélléités de l'internaute.