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Tirer le portrait de sa pensée avec le phAUTOmaton de Philippe Boisnard

Antoine Oury - 14.05.2014

Lecture numérique - Acteurs numériques - phAUTOmaton - Philippe Boisnard - SGDL


La forme de la pensée peut-elle rejoindre les traits du visage ? C'est l'interrogation de base qui a mené Philippe Boisnard, philosophe, écrivain et artiste numérique, à la création de phAUTOmaton. Cette installation interactive, créée avec le soutien de l'Institut Français et de l'Alliance Française en Russie, invite le public à tirer le portrait de sa pensée.

 


 

 

L'expérience est aussi rapide qu'un déclic d'appareil photo : le temps d'écrire une phrase, échantillon de la pensée, avant de presser une touche pour voir son visage immortalisé, les traits dessinés par les caractères. « phAUTOmaton s'appuie avant tout sur la métaphore, sur laquelle la littérature s'appuie beaucoup : "Ça se lit sur ton visage", par exemple... »

 

Depuis la Russie, via Skype, que Philippe Boisnard revient sur la genèse du projet, sorte de variante de son Temps des philosophes, où les caractères de l'oeuvre complète d'un philosophe s'agrégeaient pour dessiner son visage. « Et, plus le visage du philosophe apparaissait, plus le texte devenait indéchiffrable », explique Boisnard.

 

Sur le site du projet, la totalité des photos est postée en temps réel : « Le visage, mais surtout le langage sont ce qui nous réuni. En Russie depuis plusieurs mois, j'ai pu à nouveau le remarquer : le signifié n'est pas forcément important, ce qui compte, c'est être face à un être de langage. » Bien évidemment, le projet a pris une coloration politique avec la situation politique tendue entre la France et la Russie, renforçant sa portée. « Les uns comme les autres, nous avons une vision complètement biaisée de la situation dans chaque pays », remarque d'ailleurs Boisnard.

 

Le phAUTOmaton a été installé dans 7 villes russes, dans des galeries ou des musées, et sera actif jusqu'au 18 juin prochain. En France, Poitiers, Orléans et Paris accueillent l'installation de Philippe Boisnard. Logiquement, c'est au sein de l'Hôtel de Massa, QG de la Société des Gens De Lettres, que le phAUTOmaton est à disposition du public. L'institution avait récompensé Philippe Boisnard avec le Grand Prix de l'œuvre multimédia en 2007.

 

 

À Irkoutsk

 

 

« Philippe Boisnard travaille depuis des années sur la conception littéraire : il était important pour lui qu'à un instant T, la pensée visible de la personne se reflète sur l'écran », explique Cristina Campodonico, chargée de l'action culturelle à la SGDL. Philippe Boisnard était notamment intervenu dans le cadre d'une soirée sur la création numérique, bardé d'électrodes pour formaliser sa pensée sur un écran.

 

Pour phAUTOmaton, Boisnard a signé le code du logiciel nécessaire à la photographie de la pensée, un langage qu'il apprend à maîtriser en autodidacte depuis plusieurs années. Les portraits tirés par le phAUTOmaton seront probablement, explique l'artiste, imprimés et utilisés dans une autre création.

 

La littérature, parent pauvre de la création numérique ?

 

Avec le Grand Prix de l'œuvre multimédia, aujourd'hui disparu, la SGDL entendait montrer que les nouvelles technologies occasionnaient un « changement conceptuel dans la création littéraire ». La récompense pourrait être prochainement remise en activité, pour que la SGDL « sorte un peu des sentiers de la littérature traditionnelle ».

 

En effet, comme le remarque Philippe Boisnard, « les avant-gardes se sont toujours emparées des nouveaux outils technologiques, mais la littérature reste encore rivée au papier, alors que l'usage massif de ce format ne date que du XIXe siècle et de l'industrialisation de l'impression ». L'absence d'une création littéraire véritablement numérique relèverait avant tout d'un manque flagrant de projets, selon le philosophe.

 

« Pour que ces auteurs puissent avancer, il faudrait que les éditeurs développent des labos de création, avec un budget dédié à la recherche et au développement en matière de littérature », souligne Cristina Campodonico. D'après la chargée de l'action culturelle, « proposer aux jeunes des créations numériques intéressantes leur donnerait envie de se les procurer, les lire et même les acheter ».

 

En attendant un tel investissement, les initiatives ne s'arrêtent pas : la SGDL a ainsi mis en ligne Le président derrière la porte, une sorte de déclinaison Web du cadavre exquis, à l'exception près que le texte précédent est lisible. Le tout part d'une idée de Jean-Claude Bologne, et d'un texte de 2000 signes : tout le monde, auteur reconnu ou amateur, est invité à le compléter, sur 10 « étages » qui proposent pour chaque texte 9 suites possibles. Soit, au total, et une fois les étages remplis, près de 4 millions de textes de 2000 signes maximum. Pour lire l'intégralité d'une nouvelle, il suffira de « monter les étages » en parcourant quelque 20.000 signes. 

 

Des dizaines d'auteurs, dont Pierre Lemaitre, Carole Zalberg ou Françoise Siri ont déjà franchi la page d'accueil, et n'attendent plus que votre participation...