Un pianiste invoque le droit à l'oubli européen contre une critique

Nicolas Gary - 03.11.2014

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Le monde du livre ne tardera pas à découvrir ce qui ressemble à une dérive tout à fait prévisible : le moteur de recherche Google, contraint par la législation européenne à effacer de son référencement des pages web, a été saisi par un pianiste. Dejan Lazic demande en effet qu'une chronique du Washington Post soit supprimée, aux États-Unis, en vertu du droit européen. 

 

 

Forgotten in Winona

Randy Heinitz, CC BY SA 2.0

 

 

Demander un droit à l'oubli, en s'appuyant sur une législation venue du vieux continent, pour faire disparaître un article qu'il considère comme négatif vis-à-vis de son art, c'est une première. En tant qu'artiste, le jeu de la critique est celui classique de l'exposition : certains commentaires sont agréables, d'autres moins. Mais il faut respecter leur existence et ce qu'ils dégagent du ressenti exprimé par le journaliste, blogueur, etc. 

 

Lazic revendique un contrôle de la vérité, dans le courrier qu'il a fait parvenir au Washington Post, soulignant que sa démarche n'avait rien à voir avec de la censure ni une maîtrise de l'information. En revanche, parce que la chronique manque de véracité, estime-t-il, il souhaite qu'elle disparaisse.

 

En 2010, il effectua un concert, au Kennedy Center, qu'une certaine Midgette n‘a pas jugée de son goût. Pas vraiment à la hauteur de ce que l'on était en droit d'entendre, dans l'interprétation de Chopin et Schubert. Et voilà que, profitant de ce que l'Europe impose au moteur de faire disparaître des pages de son moteur, au point que ce dernier soit quelque peu submergé, le pianiste sollicite le WP. 

 

Les Français sont de gros consommateurs de cette nouvelle liberté. 29 000 demandes sont venues de l'Hexagone depuis mai dernier. Rassurons-nous, les Allemands ne sont pas très loin derrière, avec 25 00 demandes. En tout, Google a reçu depuis mai plus de 144 000 réclamations. En réponse, Google a procédé à la suppression du référencement de 497 695 pages.

 

Ces chiffres, présentés par Google dans un rapport, montrent que l'entreprise a accepté de désindexer 41,8 % des liens qui lui ont été signalés. En France, on est même au-dessus, à 51,5 %. Quand on s'intéresse aux pages qui sont pointées du doigt, elles viennent d'abord de Facebook. Ensuite, c'est ProfileEngine et Youtube qui apparaissent, apprenait-on mi-octobre. 

 

En juin dernier, une éditrice précisait à ActuaLitté qu'elle sentait venir ce type de demande. « [J] e serais curieuse de savoir qui se lancera dans ce type d'élimination des traces. Je suis certaine que cela arrivera : les auteurs ont beau savoir ce qu'ils risquent avec la publication d'un livre, ils n'en sont pas moins sensibles à ce qu'ils lisent — particulièrement quand c'est désagréable. Ou erroné. » 

 

La liberté, sur internet, peut conduire à des dérives, certes, mais difficile de se voiler la face, en jurant ses grands dieux qu'aucun auteur, vexé d'une vilaine chronique, ne passera par cette solution pour faire oublier des traces désagréables...