La Divine Comédie en 10 000 tweets, une "expérimentation poétique et sociale"

Claire Darfeuille - 27.05.2014

Lecture numérique - Usages - Traduire - Divine Comédie - Twitterature


Depuis le 27 mai 2012, Marc Mentré traduit et tweete trois vers de La Divine comédie de Dante par jour. Arrivé à mi-chemin de L'Enfer, il compte bien poursuivre cette « expérimentation poétique et sociale » avec Le Purgatoire et Le Paradis jusqu'en 2022, si Twitter existe encore…

 

 

 

 

« J'ignore ce qui pourra sortir du triple choc auquel je soumets La Divine Comédie », avançait Marc Mentré, journaliste spécialiste des nouveaux médias sur son blog Media Trend à l'orée de son projet. Un triple choc qu'il détaille comme suit : « celui d'une œuvre du Moyen-âge projetée dans notre système médiatique - et d'édition - contemporain ;  la collision du temps long de la publication - dix ans - et du temps court de Twitter ; la confrontation d'un espace fragmenté et émietté avec ce qui fait l'essence d'une œuvre à savoir sa cohérence ».

 

Trois hendécasyllabes = un tweet de 140 signes

 

L'idée de tweeter La Divine Comédie lui est venue pour la première fois quand il s'aperçoit que le poème est composé de vers de onze syllabes (hendécasyllabes) enchaînés en tercets, lesquels tiennent exactement en un tweet de 140 signes, hashtags compris. Pour assurer la régularité de la publication quotidienne (8h30 en semaine et 9h00, les samedis, dimanches et jours fériés), il se sert de l'outil de programmation en ligne Clocktweets. Le hashtag #DivCo permet de retrouver l'ensemble des tweets, également regroupés dans un Storify agrémenté d'images, d'explications supplémentaires et de lectures en italien du texte original pour permettre au lecteur d'avoir dans l'oreille la beauté de la langue. Enfin, sur un tableau Pinterest, il épingle toutes les représentations existantes.

 

Depuis deux ans, l'œuvre du poète florentin Dante Alighieri, publiée la première fois en Italie en 1314, est ainsi diffusée sous cette forme inédite de publication aux plus de 3 500 abonnés de son compte. Le projet a fédéré entre temps une petite communauté de fidèles qui retweete régulièrement les vers ou commente l'actualité dantesque. Pour des questions de droit, et bien qu'il ne maîtrise pas la langue italienne à l'origine, Marc Mentré a été amené à proposer sa propre traduction. Chaque jour, un premier tweet d'un tercet original est suivi de sa traduction en français, parfois précédée de notes explicatives.

 

Il livre ici un premier bilan de ce projet qui se révèle selon lui « chaque jour plus intéressant et enrichissant ».

 


 

Pourquoi et commet avez-vous mené ce travail de traduction ?

Les traductions existantes ne sont pas adaptées à la publication sur Twitter qui nécessite de respecter les rimes par tercet comme en italien. Ce n'est pas forcément le cas d'une traduction pensée chant par chant. Je travaille avec la traduction de Lammenais qui est une base, avec la dernière édition commentée de Saverio Bellomo (éd. Einaudi, 2013) qui est une somme sur le premier cantique, avec des encyclopédies, des dictionnaires et une multitude de sites spécialisés.

 

J'essaie de respecter le mieux possible l'oralité de la Divine Comédie, qui à l'origine était déclamée, aussi j'envisage d'en faire une lecture à voix haute à la rentrée. Enfin,  je prends des cours d'italien, pour les conjugaisons et la grammaire. Dans tous les cas, il s'agit d'un work in progress, je m' améliore à chaque chant et je suis, après deux ans de fréquentation journalière de Dante, si empreint de sa langue et de son rythme que j'appréhende toujours mieux ce qu'il a voulu dire.

 

Vous utilisez votre compte Twitter et votre blog dédiés au journalisme et aux nouveaux médias, quels liens avec La Divine Comédie ?

A priori, cela peut paraître le mariage de la carpe et du lapin, mais Dante est selon moi le précurseur des grands reporters. Il fait preuve d'une curiosité insatiable, interroge sans cesse Virgile sur les bonnes personnes à rencontrer. Le poète est un peu son « fixer » (contact sur place qui aide un journaliste dans les zones difficiles. NdR), d'ailleurs il lui ouvre la voie de l'enfer. Et quand quelque chose ne mérite pas d'être raconté, Dante fait une ellipse, ce qui est très pratiqué par les journalistes qui hiérarchisent l'info pour ne raconter que l'essentiel.

 


 

La réception du projet a-t-elle été différente en France et en Italie ?

Oui, très différente, car tout le monde connaît La Divine Comédie en Italie, il y a ceux qui aiment beaucoup et ceux qui ont gardé un mauvais souvenir de son enseignement scolaire. Mais de manière générale, il y a une forme de sympathie automatique, alors qu'en France, peu de personnes l'ont lue, a fortiori les trois cantiques.

 

Quel bilan tirez-vous de cette expérimentation deux ans après son lancement ?

Je ne tire pas encore de bilan, car je ne me suis fixé aucun objectif, si ce n'est de poursuivre pendant dix ans, jusqu'au bout… Je tirerai donc un bilan dans huit ans ! C'est purement expérimental. Je note tout de même la faiblesse d'un outil comme Twitter qui donne peu de moyens d'augmenter l'attractivité, si ce n'est en tweetant plusieurs fois par jour, ce à quoi je me refuse. Mais l'idée originelle demeure d'installer dans un média de flux et sur la durée quelque chose de très ancien. Et une autre chose demeure, mon plaisir qui va croissant. C'est en quelque sorte devenu mon yoga quotidien.

 

La Divine Comédie est l'un des plus beaux poèmes jamais écrits et mon désir demeure de partager avec les moyens actuels, sa beauté et sa force. Et ce jusqu'au dernier vers du Paradis, « l'amor che move il sole e l'altre stelle », l'amour qui meut le soleil et les autres étoiles. 

 

 

 

De nombreuses expériences de « twitterature » ont déjà été menées, dont beaucoup sont répertoriées par Thierry Crouzet sur son blog.