Wikileaks : en 2010, l'iPad, entre craintes et espoirs pour l'édition

Nicolas Gary - 20.04.2015

Lecture numérique - Acteurs numériques - iPad Apple - risques piratage - sécurité contenus


Voilà cinq années que la tablette d'Apple a quelque peu modifié les comportements du net, et la consommation de biens culturels. Déclinant les offres de musique, séries, livres, en téléchargement ou en streaming, l'appareil avait attiré l'attention des studios hollywoodiens, annonce Wikileaks, dans un document d'archive récemment publié. Craintes, attentes et prédictions, l'industrie avait livré ses analyses.

 

 

 

 

 

C'était un bien bel écran, avec une ergonomie nouvelle, une véritable modification des usages, là où les tablettes avaient eu du mal à percer sur le marché. Concrètement, il y a eu un avant, et un après iPad. La MPAA, Motion Picture Association of America, syndicat des producteurs, avait livré une analyse, que décortique Torrent Freak.

 

« L'iPad intervient essentiellement comme un portefeuille numérique (une carte de crédit multifonction) afin que les utilisateurs soient bien plus conscients que le contenu numérique puisse avoir une valeur », note le rapport. Sauf que l'enthousiasme est rapidement douché, dès que l'on évoque la question du jailbreak, une solution qui permet de déverrouiller l'environnement iOS. Connue sur iPhone, la méthode n'échapperait pas à l'iPad. 

 

La MPAA concluait qu'avec une tablette de 64 Go, on pouvait stocker une quarantaine de versions ripées de Blu-ray. Et dans le même temps, il était envisageable que l'appareil développe le streaming. Certes le potentiel de la machine avait de quoi séduire, dans le modèle de protection des droits – iTunes et l'App Store seraient des boutiques fabuleuses, pour la commercialisation de nouveaux produits. 

 

EPUB, DRM, iBooks : l'édition découvrait l'iPad

 

Cependant, pour l'industrie de la vidéo, la machine était tout de même regardée avec une certaine circonspection. En cherchant dans les archives de Wikileaks, ActuaLitté a pu trouver un document passionnant.

 

C'est qu'en février 2010, quelques semaines avant que l'iPad ne débarque avec son lot d'encens et de paillettes, les éditeurs américains faisaient état des mêmes préoccupations. Au terme d'une présentation de 90 minutes, effectuée par Steve Jobs en personnage, le marché du livre numérique allait être lui-même bouleversé.

 

Le courrier présente quatre points notables, qui ne manquent pas d'intérêt, cinq ans plus tard. D'abord, par le choix du format EPUB : « Adopter un format non-propriétaire [était] une formidable nouvelle pour l'industrie du livre », attendu que les éditeurs avaient déjà capitalisé sur ce format. En comprenant aujourd'hui qu'Apple s'est aménagé, avec l'EPUB, un format propriétaire, l'industrie pressentait déjà que cette bonne nouvelle allait se changer en catastrophe pour les consommateurs. 

 

D'ailleurs, les éditeurs ne disposaient pas encore de modèles de test pour vérifier la comptabilité des fichiers déjà créés. « La norme EPUB devra probablement être mise à jour pour permettre aux éditeurs de créer des spécifications plus détaillées et établir les types de formats multimédias pris en charge par l'iPad. » L'IDPF serait alors sollicité.

 

L'autre point tourne autour de l'écran couleur. Lors de la grande conférence de présentation, Steve Jobs s'était appuyé sur une version de Winnie l'ourson pour vanter les mérites de sa tablette. C'est que l'iPad allait rompre avec les écrans à base d'encre électronique. De quoi améliorer la version graphique et proposer de nouvelles pistes pour des œuvres contenant des illustrations. 

 

 

Apple iPad Event

matt buchanan CC BY 2.0

 

 

Bien entendu, la question des DRM était évoquée. L'industrie apprenait en effet qu'Apple mettrait en place ses propres DRM, pour sécuriser les ebooks, en assurant la commercialisation à travers iBooks. « Ceci peut éliminer la nécessité d'un DRM intermédiaire et se traduire par une version d'ebook simplifiée », assurait la société Aptara, qui produisait ce compte-rendu.

 

Or, cette perspective laisse comprendre à l'édition que la gestion des droits numériques « limiterait la livraison à iBooks et limiterait la lecture uniquement à l'iPad, compromettant les efforts de l'industrie, qui cherche à rendre accessibles à travers de multiples appareils ses ebooks ». Et de conclure : « Le résultat final aboutira probablement à une confusion et une frustration des consommateurs ou l'obligation à une extrême fidélité à un lecteur ebook. »

 

Ainsi, la distribution à travers l'iBookstore entraînerait des changements dans la manière dont les éditeurs traitaient avec les vendeurs de livres. Une solution contractuelle inédite se dessinait alors : le contrat d'agence. Par ce biais, appliqué par Apple sur tous ces produits, la firme allait prendre 30 % du prix de vente hors taxe, et le producteur 70 %. « Si c'est vrai, le modèle de revenus sur les ebooks sera modifié à l'échelle de l'industrie, en donnant aux éditeurs une plus grande part du gâteau. »

 

Ce modèle provoquera également un procès, que l'on connaît bien aujourd'hui, au terme duquel Apple sera condamnée. La société a interjeté appel, et l'on attend encore le résultat de ce nouveau procès. 

 

Mais pour l'industrie, l'arrivée de l'iPad était une révélation. Le marché du livre numérique allait être bouleversé, et la tablette d'Apple garantirait une croissance imminente de ce secteur. La puissance de la marque et son image seraient assurément des vecteurs primordiaux dans la hausse des ventes.