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48 heures sans sommeil, à la rencontre d'un père

Victor De Sepausy - 11.03.2020

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ROMAN ÉTRANGER – Les relations entre père et fils au début des années 80 n’ont pas grand-chose à envier de celles contemporaines. Antonio suit un traitement médical spécifique et en ce mois de juin, le voici qui quitte l’Italie pour Marseille. Avec la perspective de 48 heures sans sommeil. Une courte période et pourtant infinie, quand on doit la passer avec un homme dont on ignore tout. Son père.


 

Timide, solitaire, empêtré dans un ressentiment qui tourne à l’obsession, Antonio a très mal vécu la séparation de ses parents. Atteint d’épilepsie, il prend la route pour Marseille afin de rencontre le Dr Gastaut, spécialiste du sujet. Batterie de tests, d’analyses, tout y passe. Le médecin préconise une observation de trois années, pour vérifier l’évolution du patient — qui semble en bonne voie de rémission.

Trois ans plus tôt, c’est avec ses deux parents qu’Antonio rencontre le docteur. Trois ans plus tard, c’est accompagné de son seul père qu’il revient dans la cité phocéenne, pour l’ultime diagnostic. Les résultats sont probants, mais un test demeure, pour s’en assurer : passer 48 heures éveillé, pour stresser le corps jusqu’à la limite de ses capacités.

Si rien ne se passe, alors le sujet sera clos. 

Deux journées, pleines, qu’Antonio va alors passer avec son père, empressé de rattraper le temps perdu : de jour, de nuit, un récit familial se dessine, celui d’un presqu’inconnu. Jusqu’à découvrir même que son père est un musicien, pianiste de jazz, de talent. Entre les paysages des calanques et d’improbables rencontres, père et fils nouent une relation alors inexistante. 

De révélations en découvertes, Antonio se trouve sur le chemin d’une reconquête : celle d’un héritage ignoré, reçu dans les plus invraisemblables circonstances. Aux limites de l’épuisement, l’esprit fait un saut, vers un ailleurs, ouvrant des portes de perception nouvelles. Aux Philippines, on dit « Balikwas ». Changer de point de vue, appréhender différemment…
 
Roman initiatique, frisant les principes de la tragédie classique — unité de lieu, d’action, et quasi de temps — Trois heures du matin embarque dans un récit transgénérationnel. On y lutte avec des amphétamines pour garder l’esprit éveillé — difficilement lucide. Et pourtant, c’est dans ces espaces de conscience contrainte qu’une honnêteté peut voir le jour. 

C’est la magie de ces échanges, tout en finesse, en délicatesse, qui dévoile l’impensable : un père est toujours plus qu’un père. Une mère, toujours plus qu’une mère. Ce sont des êtres qui ont vécu jusqu’à cet instant de la naissance. Une fois cette réalité admise, alors un regard autre est posé sur celui qui n’était que géniteur. Antonio, dans un état second, en fait avec nous l’expérience, décuplée par une narration à la première personne. 

Carofiglio a le don ici d’un voyage confiné, qui dépasse le temps de ces heures sans sommeil, multipliant les allées et venues dans l’histoire de ce père méconnu. Marseille offre alors un décor inouï, où l’on croise au détour des rues, quand la nuit est tombée, des personnes irréelles, propices à une rencontre entre l’enfant et l’adulte. Quelque part entre l’aliénation, le danger et la révélation.

Autour d’une maladie parmi les plus inquiétantes, celle qui détruit l’esprit, se découvrent deux êtres, avec force, courage, émotion. Puissant, intimidant, le roman nourrit une charge tragique essentielle. Il faut savoir ce que l’on a perdu pour mieux en apprécier le goût. 


Gianrico Carofiglio, trad. Elsa Damien – Trois heures du matin – Slatkine & Cie – 9782889441327 – 16 €


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