60 ans de couples en Europe

Clément Solym - 30.07.2012

Livre - Le palais de verre - Simon Mawer - Le Cherche Midi


Finaliste du booker prize, élu meilleur livre de l'année par the Observer et the Financial Times, ce roman vaut le détour sans hésitation, saura contenter le lecteur occasionnel de l'été comme le lecteur régulier, souvent plus exigeant.


Libérateur d'émotions fortes, ancré dans une réalité historique vraiment singulière et ineffaçable, porté par un lieu et des personnages (surtout les femmes) extrêmement attachants et puissants, ce roman captive et retient, envoûte et ébranle, emporte le lecteur, sur plus de 50 ans, dans une tourmente effrénée, bouleversante et passionnante, que seule l'ultime page calmera. Avec le risque majeur d'affronter ensuite ennui et tristesse et de regretter amèrement qu'elle s'achève déjà. C'est certain cette histoire est un bonheur de lecture, à découvrir absolument. 


Le palais de verre est la construction d'une œuvre d'art réellement innovante de l'architecte allemand  Rainer Von Abt (inspiré par Mondrian, Le Corbusier…) dans les années 30. « Je vais vous construire une vie. Pas une simple maison où vivre, mais un mode de vie». Destinée à un couple aisé et cultivé d'industriels tchèques, Viktor et Liesel Landauer, cette maison d'habitation, construite sur les hauteurs de Mesto (Moravie) est le personnage central du livre, le lieu où les passions vont naître et se déchirer, le témoin inébranlable des terribles événements historiques. Une maison qui se rêve, s'élabore, se fête et s'anime puis s'abîme, s'abaisse et se déprave mais au final, se réhabilite, renaît de l'horreur et devient le lieu du souvenir et  de l'espoir.


Liesel est une jeune femme heureuse, épanouie dans sa maison que toute la haute société fréquente. Entourée par une amie  très proche, Hana Hanakova, aux mœurs plutôt libres, elle vit heureuse et insouciante dans un monde protégé, jusqu'à ce que deux grossesses l'éloignent progressivement de son mari. Mais qu'importe au final, elle est mère et bien entourée et ne veut pas voir, ne peut croire  ni  à l'infidélité de son mari ni aux privations de liberté qui commencent ça et là à toucher les Juifs. Aussi,  lorsque l'occupation nazie menace Viktor et que toute la famille émigre en Suisse puis aux Etats-Unis et laisse la maison aux aléas de l'histoire, c'est un cruel et douloureux déchirement, une blessure infinie, qui ne pourra guérir.


De cette vie à l'étranger, l'auteur dit peu finalement, sinon à travers les lettres que Liesel adresse à son ami Hana. L'histoire se concentre ainsi davantage autour du palais de verre, de sa destinée. Transformé d'abord en centre biométrique et  occupé par un scientifique nazi, Stahl, que Hana, qui n'a pas fui Mesto, fréquente un moment, il sera repris et transformé plus tard par les Communistes, en un centre de physiothérapie au sein duquel de nouveaux personnages, tout aussi familiers et attachants que les précédents entreront en scène. Avec Hana comme lien essentiel, inaltérable de cette maison de verre. 


Au fil des pages, l'auteur emmène tous ses personnages au sein d'intrigues, de passions, de trahisons, de souffrances, avec beaucoup de rythme, d'énergie, de force et de réalisme. Il mélange habilement événements historiques et personnels, passions amoureuses et amitiés, sans jamais perdre de vue le palais de verre qui les attache tous, solidement. Même malmené, bafoué, réprimé et meurtri par des idéologies destructrices, il demeure le  symbole d'une résistance absolue, héroïque, l'expression architecturale d'une démocratie naissante et d'une liberté retrouvée. 


Ce roman a la saveur des chefs d'œuvre.  Il se déguste lentement pour faire durer le plaisir, s'apprécie comme un privilège rare et  comble admirablement l'envie de lecture. Sans lassitude, avec intelligence et beaucoup de goût. Juste une larme, au final, qu'il vous sera permis de verser, comme la trace du cruel regret  de ne pas pouvoir habiter un peu plus longtemps encore ce palais de verre.