A cause d'un baiser, Brigitte Kernel

Clément Solym - 23.03.2012

Livre - A cause d'un baiser - Brigitte Kernel - Flammarion


Cinq lettres mélangées dans le mot «aimer ».


Avec un tel prénom, Marie ne pouvait que séduire la narratrice du dernier roman de Brigitte Kernel. L'aimanter avec un incroyable baiser pour mieux l'isoler dans un puits de questions. L'attirer dans ses rets amoureux pour  l'abandonner aussitôt dans les tourmentes d'une passion naissante, seule face à elle-même, et à Léa, sa compagne « officielle », celle avec qui elle vivait, et s'était projetée depuis plusieurs mois déjà.

 

Cette situation est à la fois moteur et désolation pour la narratrice, sans nom, qui tente à la fois de rattraper le temps perdu, et de sonder à son tour les tréfonds de cette admiratrice. 

C'est une « voix » qu'elle fait entendre, à la première personne du singulier, pour aller droit à l'essentiel, traquer la note et le ton justes. 

 

Son histoire d'amour tire la langue.

Peut-on tout remettre en cause pour un baiser ? Qu'est-ce que cela signifie au juste, embrasser une autre personne ? Qu'est-ce que cela cache ? Quelque chose se brouille alors dans la chaîne des responsabilités. Qui quitte qui ? Et qui aime encore ? Qui se sauve et qui s'étourdit ?

 

L'auteur glisse, bute et se cogne. Puis se relève, pour observer, médusée, la vanité de ses effets. Cette remise en question, ce doute, ce tiraillement entre deux femmes la rend profondément romantique. Elle ose se montrer sensible, amoureuse, fragile, retenue. 

 

Grand roman d'amour, A cause d'un baiser est empreint d'une sagesse et d'une limpidité inédites. Brigitte Kernel continue de ressasser, de ruminer, de ratiociner. Mais ce « ratiocinéma » bouleverse par son humilité. Sa rumeur intérieure chuchote. D'une pudeur délicate, l'écrivain laisse couler les mots comme des larmes silencieuses.

 

Car il est aussi question - si justement - d'amour après un deuil, de ce que l'on fait de tous ces sentiments, coupés dans leurs élans. « Et la question qu'est-ce que tous ces sentiments non vécus seraient devenus si la vie avait continué » ? 

 

La narratrice, avec ses allers-retours, devient maîtresse de son temps et de son espace et les phrases qu'elle écrit ressemblent à une course-poursuite, une peur d'oublier un geste, un mot échangé. Elle ne peut rien s'interdire afin de comprendre ce qui guide ses émotions, ses choix, son amour naissant pour Marie, son amour ciment pour Léa, tout doit être écrit puisque tout fut exprimé ou ressenti : le plaisir et la trahison, la poursuite de l'amour, la quête de vérité. C'est sa vie qu'elle jette au public, c'est sa vie qu'elle livre à travers cet exercice littéraire. On comprend que l'auteur de ces mots restreint chaque jour un peu plus la distance entre le vécu et l'écriture, comme une petite mort, à moins qu'il ne s'agisse d'un ultime sursaut vers l'immortalité.

 

Brigitte Kernel s'accroche bec et ongles aux mots comme instinct de survie. Elle vérifie leur étanchéité, leur fiabilité. Et confirme ce que l'on soupçonne déjà tous : La remise en cause fortifie.