A l'origine notre père obscur : la maison des femmes

Mimiche - 24.12.2014

Livre - père - famille - origines


D'aussi loin que remontent ses souvenirs, elle n'a jamais connu d'autre maison que celle où elle vit avec sa mère. Une maison remplie d'autres femmes qui traînent là, elles aussi, leur désœuvrement, tout le vide de leur vie d'attente, de secret espoir, d'illusions.

 

Car si aucune cause n'a pu justifier la présence de l'enfant en ces lieux autre que sa naissance, les femmes, elles, sa mère comprise, sont enfermées dans la maison car elles y ont été conduites, emprisonnées, souvent abandonnées par leur mari, frère, père, famille qui, un jour, les ont jugées et condamnées, à tort ou à raison, sur preuve ou sur racontars dénués de fondements. Une sorte de mise au ban de la société. Une disgrâce soudaine, brutale. Une peine infligée pour sauver la face, pour couper court aux commérages, aux sourires en coin, à la honte ou au déshonneur. Sans jugement. Sans possibilité, pour les accusées, de se défendre. Juste parce qu'il faut faire taire la rumeur.

 

Et qu'est-ce que la rumeur sinon l'expression de la jalousie, de l'envie, de la bassesse ?

 

Pourtant, toutes ces femmes, là, continuent d'espérer en ce jour où celui ou ceux qui les ont emmenées dans cette prison viendront les rechercher pour les réhabiliter, les réintroduire dans la vie, leur rendre leur dignité perdue. Des espoirs qui sont entretenus par des visites éparses dont pourtant si peu se traduisent par la fin de cette mise au ban. Des espoirs qu'il faut entretenir en continuant à se maquiller, à prendre soin d'elles. Tout en vivant avec une « forme de complaisance » le fait d'« être enfermée, (…) punie sans réelle raison, (…) humiliée (…) par leurs époux respectifs ».

 

Seize ans que l'enfant est là, avec sa mère, et que leur lien qui fut fusionnel ne cesse de se distendre. Seize ans que l'enfant idolâtre l'image d'un père rendu définitivement absent par le poids de la tradition.

 

 

Le huis clos dans lequel nous emmène le roman de Kaoutar HARCHI n'a pas de lieu, pas de temps, pas de nom. Aucun identifiant. Il est ici et nulle part et, comme ces femmes, n'existe pas. Et pourtant, cette manière de le raconter le rend plus vivant et plus réel encore que si les noms de toutes ces inconnues étaient banalement étalés dans le texte.

 

Petit à petit, Kaoutar HARCHI dévoile un système d'asservissement que la « tradition » fait peser sur les femmes, tellement bien organisée que même dans leur enfermement il semble parfois qu'elles le justifient (y compris quand leur propre cas permettrait de le jeter à bas) voire qu'elles seraient prêtes à y participer si elles avaient la possibilité de se trouver de l'autre côté de la barrière !

 

Et la puissance de la rumeur, la vox populi, est telle que les hommes pourraient bien ne pas être plus capables de s'y opposer sans s'exposer irrémédiablement à 
l'opprobre. Ne rien faire, alors, ne rien contester.

 

Il y a, dans ces châtiments infligés à l'aveuglette, toute la sournoiserie des chasses aux sorcières d'antan. Seul le nom change. Les procédés sont identiques. Ainsi que les moteurs : l'envie, la jalousie, la haine, … Tous des sentiments bien humains, parfaitement canalisés par une organisation de société qui ne laisse que peu d'échappatoire à l'accusée laquelle ne peut se défendre d'arguties sans fondement. Le poids de la parole de l'un contre la parole dévalorisée de l'autre.

 

Et à ce jeu, les femmes sont sûres de perdre quand elles sont accusées. Et tout aussi sûres de gagner quand elles sont accusatrices.

 

Le seul reproche que je ferai à ce livre étonnant tout autant que dérangeant, c'est une écriture parfois difficile parce que faite de sous-entendus, de non-dits, de suggestions dont le fil peut parfois égarer le lecteur.

 

Mais il ne s'agit que d'une ombre légère qui, une fois dépassée, n'enlève rien à une lecture qui continuera longtemps à questionner.