A moi seul bien des personnages : hymne au désir et à la tolérance de John Irving

Orianne Papin - 05.07.2013

Livre - théâtre - roman - sexualité


Levons le rideau : nous voici à la Favorite River Academy (First Sister, Vermont), établissement de garçons avec internat où vivent élèves et professeurs, dans les années 50. Notre narrateur, âgé de soixante-dix ans au moment de l'écriture, est pour l'instant un adolescent en pleine exploration de son moi profond. William est sujet à des troubles du langage ciblés sur des substantifs anxiogènes ainsi qu'à des « béguins » pour des personnes très diverses.

 

Il vit à l'internat avec sa mère, Mary, une « accidentée de la vie » (p. 51) torturée par d'inavouables traumatismes, et Richard, professeur séduisant, en dépit de son absence d'orteils au pied gauche consécutive à un accident de tondeuse à gazon. Le mystérieux géniteur de notre jeune héros, père absent mi-discrédité mi- idéalisé, n'était pour sa part « pas vraiment chaud pour convoler » (p. 16).

 

        Avançons maintenant dans les coulisses de l'œuvre : chez Irving, les personnages pittoresques abondent, comme si un même village avait miraculeusement concentré la moitié des marginaux de la planète. Voici Muriel, la tante « à qui nul téton n'échappait » (p. 45), toujours prête à juger avec arrogance. Son mari, assis dans un coin, c'est Bob : il paraît qu'il est alcoolique, mais lui au moins a bon fond. Muriel a de qui tenir : la grand-mère, Nana, est une autoritaire pétrie de préjugés. Son mari, Harry, s'épanouit à sa manière : son petit-fils se souviendra davantage de lui habillé en femme qu'en homme, du moins sur les planches, à l'occasion des nombreuses pièces de théâtre que montent les membres de la famille.

 

Plusieurs connaissances s'adonnent aussi au jeu : la charismatique Miss Frost, bibliothécaire aux pertinents conseils de lecture, qui trouble petits et grands, s'attirant les foudres des femmes. Le jeune Jacques Kittredge, lutteur diaboliquement attirant, craint et admiré de toute l'école, dont le souvenir pourrait être assez entêtant pour vous poursuivre toute une vie. Il y a également Nils, l'associé du grand-père, Norvégien très spontané, promoteur du « saut dans le fjord » (p. 29), technique de suicide très appréciée par ses compatriotes dépressifs. Enfin, voici Elaine, fille d'enseignants de l'Academy, qui entretiendra une amitié des plus touchantes avec le héros tout au long de sa vie, leur amour adagio (p. 189).

 

        Confronté aux non-dits de ses parents, que l'adolescence fait désormais paraître méprisables, ce duo détonant met à nu sans tabou ses fantasmes et angoisses. Dans ce roman d'apprentissage, William se découvre, de lectures en pratiques onanistes, littérature et sexualité s'alimentant l'une l'autre, au fil des découvertes émotionnelles et sensorielles. Madame Bovary de l'admiré Flaubert, l'un des nombreux fils rouges du roman, ne peut-il pas se lire que lorsque « tu auras vu s'anéantir tes espoirs et désirs romantiques, et que tu croiras que l'avenir ne te réserve plus que des relations décevantes, voire destructrices » (p. 204) ?

 

Entre Elaine et William, il est question sans voile d'érection, de masturbation ou de seins, les deux novices n'hésitant pas à explorer ensemble ce monde inconnu, par la parole ou même quelques expérimentations concrètes, qui donnent envie de plus ou à l'inverse brisent certains mythes d'une sexualité fantasmée.

 

Le héros adolescent croit quelques années avoir affaire à des « erreur/s/ d'aiguillage amoureux » (p. 42), son désir le poussant sans distinction vers les petites poitrines à allure juvénile et la virilité ostentatoire. Si le jeune homme, qui se dira « façonné par toutes ces années où /il a/ caché /son/ secret à ceux /qu'il aimait/ » (p. 190), traverse sa Confusion des sentiments, il ne restera de Zweig que quelques années de balbutiement, des aveux de dégoût de soi, mais exempts de déni. Très vite, William comme Elaine amorceront la vie adulte avec une affirmation pleine et libre de ce qu'ils désirent ou non, quitte à être perçus comme des « suspects sexuels », pour reprendre les termes de la mère du Monde selon Garp.

 

C'est alors dans les bras de transsexuelles « convaincantes », anges unissant perfection féminine et phallus, que William trouvera l'épanouissement le plus abouti, tout en ne négligeant ni les hommes ni les femmes. En effet, la monogamie ne lui correspond nullement, ce qui n'empêche pas un attachement inaltérable aux amants qu'il a aimés. Elaine, quant à elle, répète à loisir ne jamais vouloir enfanter, les bébés ayant une grosse tête, et demande à être « flinguée » si elle envisage un jour de se marier. Voguant au plus loin des écueils du conformisme, les héros devenus écrivains ne cessent de sonder la confusion des identités sexuelles et de se faire chantres de toutes les libertés individuelles.   

 

Mais ce roman au style alerte dépasse largement la galerie de portraits animés de même qu'un militantisme libertaire et humaniste. Les registres comique et tragique se côtoient sans fausse note, dans la lignée de Dickens, pour tout nous dire de la vie, ce « mélodrame incohérent » (p. 59). Les personnages y font de leur mieux pour exprimer sans rage l'injustice incessante,  dans un désabusement pourtant resté sensible, comme le résume le leitmotiv du couple William/Elaine : « Et le canard, qu'est-ce qu'il devient ? » (p. 59 et 387). A force de la fréquenter, la mort elle-même prend des reflets burlesques, les repas funèbres ont des airs de vaudeville : « Qui était mort ? Je fis à toute allure l'inventaire des suspects » (p. 327). 

 

Le vécu est verbalisé, disséqué, manipulé en tous sens, via le prisme dramaturgique : l'œuvre parle de théâtre, des grands textes de Shakespeare et d'Ibsen, de leur mise en scène par les personnages, de tout ce qui se joue en coulisses, aussi. Elle s'écrit comme du théâtre, par un souci constant du langage et de son efficacité dans l'action. Elle renouvelle enfin une vision du monde toute théâtrale, dans laquelle la vie elle-même est avant tout représentation : « on a bien le droit de se mettre dans la peau de qui l'on veut » (p. 172). Rôles et authenticité, loin d'être antinomiques, construisent ensemble une image plus nette de la complexité humaine. Ce n'est qu'en acceptant de voir la scène et l'ob-scène – ce qui reste de l'humanité lorsqu'elle ne joue plus – qu'on peut espérer approcher la vérité de l'être.

 

Pourtant, comédie oblige, il y a aussi des types : les femmes sont souvent des harpies réprobatrices, les hommes de sympathiques ou méprisables lâches. De la tragédie antique relue par la psychanalyse, Œdipe a aussi laissé des traces : « maman aimait sans doute les petits jeunes ; la preuve, elle me préférait avant que je grandisse » (p. 33). L'inceste aurait d'ailleurs été littéralement consommé par Kittredge et sa mère, tandis que la première maîtresse du héros, qui a l'âge de sa tante, lui donne son bain et le savonne après l'avoir initié à certaines pratiques sexuelles. C'est alors que, aguerri par cette première expérience, le jeune William lancera à sa mère effondrée : « Un jour, je pourrai baiser tant que je voudrai et comme je voudrai. C'est ça qui te fait peur ? » (p. 252).

 

Le tragique s'invite davantage encore par le déterminisme biologique qui imprègne tout le roman : « j'avais tendance à imputer à mon père biologique toutes mes tares » (p. 21). Si le géniteur de William était « codeur » dans l'armée, il est surtout présenté comme le code, clef unique qui lèverait le voile sur l'essence du héros. Mais dans ce roman qui traque les secrets de chacun, il faut savoir attendre le moment voulu pour percer les mystères, souvent près d'un lit de mort. La détermination vient aussi des rencontres et traumatismes fondateurs, qui conditionnent le parcours de vie, à commencer par la sexualité. Dans la droite lignée de ce que développe Stendhal dans son traité De l'Amour, la première femme aimée ayant les épaules masculines et de petits seins, ce sont ces traits décelés en d'autres qui seront seuls à même d'éveiller le désir de William.

 

Lestés par ce déterminisme ou condamnés à une mort prochaine, les personnages évoluent comme dans un véritable acte tragique. La maladie est déjà là partout, latente. Des fillettes échevelées hurlent de terreur à la vue d'un homme. Les prolepses font office de deus ex machina macabre, surgissant à maintes reprises pour marteler la mort inévitable du jeune Delacorte, parmi tant d'autres : « Ton agonie avait déjà commencé, bien au-delà de ce que j'imaginais » (p. 258).

 

Rompus au jeu de la condition humaine, Elaine et William avancent sans crainte dans cette tragi-comédie de l'existence, usant de leur part de liberté tout en acceptant inconditionnellement celle qui semble jouée d'avance. Ils vivent avec « les ombres et les fragments » (p. 190) qu'impriment en nous certaines rencontres poignantes, le fantôme de la « candeur perdue » (p. 262) d'un amant cruel, tout en restant à proximité l'un de l'autre, forts de souvenirs, de mots ou d'amulettes enveloppants, tel ce vieux soutien-gorge d'Elaine que William ne cesse de blottir contre lui.