À vos télécommandes, Guilaume Sire refait les programmes

Fasseur Barbara - 25.09.2018

Livre - Guillaume Sire - Reelle L'Observatoire - L'Observatoire RL2018


ROMAN FRANCOPHONE - Si toute réalité est bonne à écrire, elle se révèle parfois dure à lire. Avec Réelle, Guillaume Sire signe une fable démoralisante de modernité. Dédié à cette génération terrorisée par le silence et la solitude, bercée par le PING des notifications, biberonnée au télé-crochet, ce roman fait le récit incisif d’une société qui déraille. Comme un nouvel épisode de Black Mirror, le titre saura vous happer tout en vous rebutant de véracité.

 


À l’heure où les stars et idoles d’hier se meurent, la relève ne saurait être assurée par ces nouvelles personnalités portées par un syndrome de l’imposteur à la taille de leur audimat. Sans savoir pourquoi on les adule, elles voient leur vie se faire et se défaire. La narratrice est là pour nous initier à la terrible destinée des stars de la téléréalité. Quand on passe derrière l'écran, la triste vérité assaille, inévitable de justesse.

 

Pour nous guider dans le dédale sordide de la violence psychique banalisée, Johanna Tapiro, une jeune femme et ses rêves de petite fille. De sa plus tendre enfance à la décadence, jamais elle n’avouera que la réussite lui a été fatale et qu’une défaite lui aurait finalement tout apporté. Élevée et bercée au son du téléviseur familial, Johanna veut être regardée et aimée avec autant d’attention que le poste de télévision. De là se met en route son tragique destin tout tracé dans lequel elle se jette à corps perdu, espérant ainsi vaincre les mauvais démons.

 

Alors, quand elle est retenue pour l’audition de Graines de Star, c’est toute sa famille qui accompagne Johanna dans son premier échec. Mais cette mise en garde ne suffira pas. Et malgré toutes les sonnettes d’alarme de l’univers, huit ans plus tard, lorsqu’elle répond à l’appel inconnu de la production Elmonde, elle ne peut refuser ce rôle fait pour elle, le sien. Elle sera Johanna Tapiro dans la première émission de téléréalité de France, Big Brother. Paradoxalement, c’est cet accomplissement, ce passage de l’autre côté qui marquera le début de sa fin.

 

Mais comme Midas en vient à maudire sa bénédiction, Johanna ne tarde pas à maudire chacune de ses réussites. De l’autre côté de la caméra, chaque prétention est punie, chaque ambition est une désillusion et chaque rêve se fait cauchemar. Envers et contre tout, dans le maelstrom de l’addiction médiatique, une lueur d’espoir persiste, celle de la télévision qui réunit et sépare, qui rassemble et divise tout à la fois. C’est autour d’elle que Johanna s’est construite, mais aussi sa famille et tout leur appartement. Après tout, à la télé tout est beau, tout est brillant et tout est simple.

 

Opposant en permanence l’authenticité d’une vie décevante de banalité au mensonge d’une souffrance surmédiatisée, Guillaume Sire écrit tout le paradoxe de la folie médiatique moderne. Dans ce loft où seules les poules conservent leur intimité, c’est toute la condition et la nature humaine qui sont revues et corrigées par les caméras au service des téléspectateurs. Summum de l’angoisse, les parallèles avec notre société actuelle qui portent ce récit deviennent vite des références directes à la culture populaire qu’il est impossible de ne pas identifier. On reconnaît les émissions, les noms, la folie qui en a résulté et la descente aux enfers de certains.

 

Johanna, comme une Loana réinventée, est à la poursuite de sa propre réalité sur papier glacé, incapable ni d’accepter ni d’abandonner celle qu’elle est sur la photo, qui lui a valu d’être choisie. Elle s’éloigne chaque jour de la petite princesse immortalisée sur ce cliché, si réelle, d’un soir de Nouvel An sur les genoux de son père. Pourtant c’est aussi après cette preuve de vie qu’elle court, espérant la récupérer avant de revenir à une autre réalité. Happée par la spirale médiatique, « à quel genre de dealer a-t-elle dit oui », jusqu’où ira-t-elle pour être aimée, et en est-elle seulement capable ?

 

Réelle c’est l’histoire d’une génération qui a vu naître et pourrir la téléréalité, emportant avec elle la réalité tout court. Construit comme le simple exposé d’une situation déprimante, Guillaume Sire ne cherche pas de morale, ne propose pas de solution. Il laisse le soin au lecteur d’agir en conséquence, en fermant le roman ou en éteignant sa télé. C’est aussi une dénonciation de la violence théâtralisée qui se met en scène et se fait voir. L’auteur questionne les nouvelles limites entre nos vies et celle de ceux que nous espionnons sur nos petits écrans.

 

Réelle c’est enfin l’honnêteté d’une enfant, détruite par le voyeurisme des médias et de ses consommateurs, par la course au succès après l’abandon de l’inspiration. Ce roman est un appel à l’aide, c’est une prise de conscience, tant il est difficile à lire et à affronter malgré ses chapitres courts et incisifs. L’innocence de l’écriture reflète les pensées de la narratrice à contre-courant de ses choix, toujours porté par des fantaisies enfantines qui ne sauraient être satisfaites.

 

Au fur et à mesure du destin qu’elle se construit devant la caméra, de l’image qu’elle y laisse paraître, Johanna devient celle qu’elle a toujours voulu être, mais pas celle qu’elle aurait cru devenir. C’est à se demander si nos ancêtres n’avaient pas vu juste, et si les caméras n’avaient finalement pas cette capacité sordide de capturer l’âme de leurs sujets.

 

Guillaume Sire - Réelle - Les éditions de l’Observatoire —  9791032902431 - 20 €
 




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