Alabama Song, Gilles Leroy

Franck G Bessone - 24.09.2008

Livre - Alabama - Song - Gilles


Je n’avais pas encore lu le dernier Goncourt. Il était temps ! Déjà les nouveaux concurrents sont entrés en lice pour une nouvelle bataille littéraire, ou éditoriale plutôt. À ce jeu-là, d’ailleurs, on aimerait que d’autres maisons d’édition y prennent place : Verdier, Laurence Teper, Phébus, L’olivier…




 
J’aime assez à lire chaque année le lauréat ; comme une hygiène personnelle, un baromètre de la vie littéraire. Je sais bien que la récompense suprême n’est pas la garantie d’un bon livre, qu’importe ! (et quand je dis ‘bon’ je veux dire bien écrit, souvenons-nous de l’aphorisme d’Oscar Wilde : « Il n’y a pas de bons ou de mauvais livres, il n’y a que des livres bien ou mal écrits. »), lire un Goncourt est toujours une aventure. Ne rien attendre de cette lecture est le meilleur moyen de l’apprécier. Lire un Goncourt c’est aussi lire un livre vers lequel on n’aurait peut-être pas été attiré, qu’on n’aurait pas même remarqué, partant pas lu. Je le vois comme une sortie de soi, ses goûts, ses habitudes.

D’autres ont décidé de lui attribuer un prix, allons-y, lisons, qu’aurions-nous à perdre ? Dans le pire des cas une déception, dans le meilleur un bon livre, ou un auteur, une découverte, une perle ! Ainsi, ces dernières années, face aux médiocres Amette et Weyergans, il y eut le rafraîchissant Jean Echenoz, le mystère et la reconstitution historique avec Ingrid Caven, et Rouge Brésil, l’atypique Pascal Quignard, l’épique Laurent Gaudé, et Jonathan Littell qui avec ses Bienveillantes nous a livré un livre dense et incontournable. Pas mal !

Et l’an passé Gilles Leroy avec Alabama song, qui plonge avec délices dans cette Amérique que j’aime tant, les Années folles vues par Zelda Sayre, la fille du juge, la future épouse de Scott Fitzgerald, l’écrivain bientôt célèbre. Le profond Sud, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la vie mondaine du Tout-New York, dans l’entre Deux Guerre, et la France, Paris, la Côte d’Azur, la vie insouciante, à toute allure, où l’on peut se brûler les ailes.

Mais moins qu’une biographie romancée, Gilles Leroy a davantage écrit, comme il le souligne lui-même, un roman, une œuvre de fiction. Avec talent, finesse, il se glisse dans la peau de la femme du grand écrivain, fait revivre ce qu’ont pu être et sa vie et ses affres, interroge le désir d’une femme, dans ces années-là, sa vie artistique, « sous l’emprise – l’empire – de l’homme qui a voulu décider de [s]a vie et s’y prit très mal ». De ses différents internements, principalement le Highland Hospital où elle a été internée dans les années 40, nous suivons sans chronologie précise sa vie, voyageant sans cesse dans le temps au gré de ses souvenirs, ou confidences aux médecins psychiatres, ou non confidences, et son combat pour écrire, elle aussi, ou tout simplement pour exister.

Ses premières nouvelles ne paraîtront pas sans le nom connu du mari, « jusqu’au jour où, sans crier gare – mais ça devait bien arriver –, on oublia mon prénom au bas du texte. ”Deux mille dollars, Bébé, je ne pouvais pas refuser. J’avais du mal à la placer, cette histoire, tu sais. Ces voyous du Chicago Sunday étaient les seuls qui en voulaient… à cette condition, oui, que je m’en attribue la paternité. On ne leur donnera plus rien, d’accord ?” La paternité, disent-ils, Let’s father the story on him. Écrire est une affaire d’hommes. De droit divin, écrire revient aux hommes. La maternité ? Le mot ne se dit que pour porter, nourrir, torcher leurs héritiers, faire que survive le nom au cas où la postérité de l’œuvre n’y suffirait pas. »

« Après les voyous de Chicago, il y eut les incompétents du Saturday Evening Post : la faute en revint au secrétaire de rédaction, lequel, croyant à une coquille, aurait bêtement corrigé Zelda en Francis Scott. ”Ma foi, c’est une sacrée bourde”, a reconnu Scott. Et moi : ”La plus grosse coquille et la plus surprenante correction de l’histoire de la presse, non ?” Et lui : ”Oh ! Bébé, ne fais pas ces yeux-là, assieds-toi, prends un verre, je ne veux pas de scène ce soir. Pitié, Bébé.” Je n’ai pas fait de scène. J’ai simplement cessé de m’adresser à lui. Deux ans que je me tais. Que je cache mes cahiers. L’usurpateur se sent usurpé. (Oh ! il peut toujours fureter : les cachettes changent toutes les semaines et je suis ingénieuse à dissimuler, comme disait le Juge.) »

Tout un programme d’avoir une chambre à soi, comme le remarquait déjà Virginia Woolf en 1929. Zelda n’en demandait pas tant : « un débarras m’aurait comblé, un cagibi à moi où j’aurais pu écrire. »

Voilà. En attendant le nouveau lauréat, il n’est pas trop tard pour découvrir l’écriture de Gilles Leroy, écriture sincère, juste, alerte, à l’image de son héroïne qui pose sur le monde connu qui l’entoure un autre regard dont on a tant besoin aujourd’hui.

Alabama Song - Gilles Leroy - Mercure de France - 9782715226456 - 15,30 €


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.