Alexandra Badea : Celle qui regarde le monde et nous le rend

Cristina Hermeziu - 12.02.2018

Livre - Littérature roumaine - Théâtre - femme


A quelques mots près, ce nouveau titre paru chez L’Arche, va bien à la dramaturge Alexandra Badea : « Celle qui regarde le monde »…et nous le rend. Mais il y a quoi à regarder, au juste ? Les personnages de ses pièces, jouées tout de suite en France ou sur des scènes européennes, ce sont des gens ordinaires, des quidams croisés sur Internet, dans une réunion de travail, dans des avions, dans la rue. Les regarder droit dans les yeux, appréhender leurs doutes, leurs mensonges, leurs combats, on ne l’ose pas souvent. Alexandra Badea, si. Et c’est puissant.


 

Engagée, sans pour autant adhérer à une idéologie toute faite, Celle qui regarde le monde s’insurge contre « les détecteurs de battements de cœur » : l’adolescente Déa aide un garçon migrant à passer en Angleterre. Si rébellion il y a, ce n’est pas un état opaque, elle n’est pas une étiquette collée sur le front des ados non plus, dit Alexandra Badea en imaginant un commissaire souple, prenant le temps de comprendre le mécanisme de son acte, la prise de risque de cette fille qui n’obéit pas.

Déa est comme « le lierre qui prend racine d’un sol à l’autre, qui change de forme en fonction de ce qu’il rencontre sur son chemin. », elle cherche, elle se cherche. La jeune fille saisit toute l’absurdité du système mis en place par « ceux qui décident qui passe et qui reste, qui a une deuxième chance et qui est renvoyé à la case départ. » Penser et repenser le système est, d’ailleurs, le fil rouge du théâtre engagé d’Alexandra Badea.

Plus intimiste, A la trace met en scène deux femmes, l’une cherche, l’autre fuit. Clara et Anne ne se connaissent pas mais la trame est si bien ficelée que l’on se demande si la dramaturge ne déploie ce dispositif narratif qui alterne deux voix, deux univers sans fréquences ou longueur d’onde communes, pour parler justement de cette condition féminine, belle et tragique : être des poupées russes.

Une femme cache toujours une autre, son histoire à elle prend racine dans (le ventre et) le récit d’une autre, et la liberté individuelle, les choix (d’amour) tiennent souvent à ce fil invisible chargé de tensions, ce cordon ombilical mal coupé ou ignoré.

Dans les affaires de son père décédé, Clara tombe sur le sac à main d’une femme dont le nom inscrit sur une carte électorale trouvée à l’intérieur ne lui dit rien mais l’intrigue. Anne, l’autre personnage, se voile et se dévoile en conversant sur Internet avec des hommes de passage, qui ne l’intéressent que par l’opportunité de faire face à ses propres mensonges, à sa fabrique continuelle d’histoires fausses, pour fuir son histoire à elle, vraie, douloureuse.
 

Enfanter l’histoire de l’autre, l’écouter, mettre en récit les secrets qu’il refoule revient à apprendre comment extirper les non-dits de son propre parcours, comment rendre audibles les infrasons, comment s’ouvrir et renaitre.
 

« Il y a aussi des traumatismes qui ferment plus encore notre capacité d’écoute. C’est ça la source de nos différences culturelles. On n’entend pas les mêmes sons. On ne perçoit pas le monde de la même manière. »
 

Le regard d’Alexandra Badea taille juste dans la psychologie de ses personnages fragiles et déterminés et son écriture est précise et directe, comme un uppercut qui fait monter le sang et oblige à se ressaisir. Clara part à la recherche de cette mystérieuse inconnue et, racontée à la deuxième personne, chaque rencontre avec une nouvelle Anne, - peut-être la bonne - dramatise crescendo son parcours initiatique.

De l’autre femme, Anne, on ne connait que ses flirts sur internet, et cette partition cynique et tendre nous oblige à deviner ses failles, à appréhender son combat à elle. Comment les deux histoires vont-elles se nouer ? quelle plage de fréquences pourrait les rendre compatibles, audibles l’une pour l’autre ? de quelle manière les poupées russes vont s’enfanter l’une l’autre, pour libérer leurs histoires respectives ?
 

C’est tout un art que la jeune dramaturge et metteure en scène Alexandra Badea, Grand Prix de Littérature Dramatique 2013 pour sa pièce Pulvérisés, manie avec souplesse et maturité. La suivre à la trace.


Alexandra Badea - A la trace - L'Arche - 978-2851819338 - L'Arche - 13 euros
 


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