Alice Kahn de Pauline Klein

Clément Solym - 17.11.2010

Livre - femme - rencontre - paris


« Je passe inaperçue et je dépose des traces de ma présence. Je vis pour me souvenir des moments d’absence ». L’héroïne rencontre William, à la terrasse d’un café, en pyjama. Elle ne s’attendait pas à rencontrer quelqu’un ; William la confond avec une autre. Il pense qu’elle est Anna. Elle ne dit pas le contraire, et devient cette Anna, dont elle ne sait rien.

Le livre part du point de départ par excellence : le rien. « Je n’ai pas d’origine ». Tout débute comme une page blanche. Ce sont les mots et les choses extérieures qui la remplissent. Elle décide simplement que ce qui croise son chemin la façonnera. L’héroïne joue à se cacher derrière d’autres noms, d’autres enveloppes. Vit-on dès lors sa vie si nous jouons à imiter la vie ? Pour Anna, il n’y a pas de différence. Il n’y a pas d’un côté l’authenticité, et de l’autre l’imitation, les deux se confondent.

Elle découvre sa poire William dans la peau d’une autre. William est photographe, obsédé par son travail. Il dit des choses toutes faites pour un artiste. Il parle des problèmes d’inspiration, de reconnaissance… Il est tellement concentré sur lui-même qu’il ne voit finalement pas Anna, qui par son rapport au monde, se révèle finalement plus inspirée que lui. Anna, dont le jeu favori est de devenir invisible, est fascinée par les trous, parce qu’on peut s’y faufiler. Il y a des trous dans le passé, la mémoire, dans le corps, le monde de l’art. Derrière ces manies, des questions se posent.

Est-ce qu’il y a un équilibre entre le dedans et le dehors des trous ? Une jonction ? Une frontière ? Le cœur du livre se situe dans ce faufilement entre le dedans et le dehors, la surface et l’intérieur. Ce n’est peut-être finalement qu’une question de langage, il n’y aurait pas de différence entre la réalité et la fiction, le vrai et le faux. À travers le monde de l’art, dans lequel William évolue, nous comprenons que le langage est une prison. Il est difficile de s’exprimer en dehors des concepts. Il y a des murs. Anna va alors inventer Alice Kahn, une artiste, pour déjouer ces codes et prouver que l’art dépasse parfois des frontières et des manières.


Anna est finalement le vrai personnage et la vraie méprise. Elle est ce point de départ, ce qui construit la rencontre et le livre, et pourtant, elle n’existe pas, elle est un fantasme. Elle tente de devenir le fantasme de William, de rentrer dans son cadre, son champ. Elle essaie d’être pile dans son œil, mais elle n’y parvient pas. D'ailleurs, William ne la prend jamais en photo. Alors, elle retouche sans cesse cette personne, cette Anna qu’elle tente d’être, bien qu’elle ne la connaisse pas. Elle est une copie qui tente de ressembler à l’original, la perfection imaginée.

L’histoire nous montre à quel point il est difficile d’être aimé, de tomber pile dans l’œil de l’autre. Aimer, c’est comme une course. Et quand bien même, lorsque nous nous retrouvons dans le cadre, sommes-nous aimés pour ce que nous sommes ou pour un fantasme, une image qui ne correspondrait pas à notre personne ? Cessons-nous d’aimer lorsque les masques tombent ?

On pourrait établir une analogie entre cette recherche anxieuse d’être aimée et la difficile quête de vérité d’un Descartes. Comment savoir avec certitude si telle ou telle chose existe réellement, si elle est vraiment comme nos sens nous la représentent ? Comment savoir si cet amour est authentique, s’il a vraiment quelque chose à voir avec moi ?

Pauline Klein ne nous offre évidemment pas de réponses, mais tout comme le philosophe, nous donne des clés, des indices. L’auteure écrit avec précision, humour et style, une histoire courte, mais dense, comme nous ont habitués les Editions Allia. Chaque mot est un petit trou, dans lequel nous avons nous aussi envie de nous introduire, pour voir ce qui se cache encore derrière.

S’il existe une conclusion sûre et bien réelle, c’est que ce livre est d’une richesse inépuisable.


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