Amours mortes : plaidoirie pour la littérature

Virginie Troussier - 01.09.2014

Livre - Littérature française - lecture - procès


Il faut parfois à la littérature des passeurs, de grands lecteurs capables d'exprimer et de transmettre, au-delà du simple et sincère engouement pour un livre, quelque chose de plus profond, de plus vaste. Une passion raisonnée pour la littérature – en ce qu'elle permet à l'individu de penser le monde, et l'expérience humaine en ce monde, au-delà des clichés, des affects, des représentations ordinaires ou totalisantes.

 

C'est ainsi que je percevais Laurence Biava, chroniqueuse littéraire pour différents médias. Avec complicité, profondeur, humour, autorité parfois, elle invite très régulièrement qui l'aime à la suivre dans sa visite sans cesse recommencée des grandes bibliothèques universelles. Là où s'offrent à portée de la main de qui prendra la peine de la tendre, les grands textes dont le contact a le pouvoir de nous éveiller, nous éclairer, nous hisser vers le haut. J'étais curieuse de lire son deuxième roman, Amours mortes, et c'est avec délectation que j'ai retrouvé toute son exigence littéraire.

 

Il faut être volontaire pour se soumettre à l'expérience extra-sensorielle que pro­pose ce roman inclassable. Accepter la densité, la pensée complexe, et puis soudain l'engloutissement, et la réapparition à la surface, bouleversée. Il faut, sans doute, comme l'auteur, cette qualité enviable : la capacité de s'émouvoir mêlée à la faculté de penser cette émotion. 

« Que vous dire d'autre puisque je suis libre, libre d'écrire ce que je souhaite, et que j'aime librement la littérature plus que tout au monde. Vincent, le roman, c'est la liberté, et la liberté, c'est l'anti-renoncement. Fabriquer, inventer, dresser des passerelles infinies de l'un à l'autre, faire s'immiscer dans un roman des tranches de vie, des détails – mais pas seulement – qui n'ont pas de consanguinité entre eux, ou peut-être que si – mais pas seulement –, raconter des histoires, la sienne, celles des autres, confier ses obsessions, parler de son enfance, ordonner des idées à rebours du temps, ou dans la marche du temps, ou que sais-je encore !, est une façon de grandir, de se mesurer à soi-même, aux autres.»

Le livre raconte le souvenir d'une avocate célèbre au sujet d'un dossier retraçant  l'histoire de deux lectrices particulièrement singulières, toutes deux sous le charme, l'emprise et la passion de deux écrivains. Le pouvoir vampirique de la littérature, la fascination, la soumission, les attirances, forment le socle commun à ces histoires, qui subiront un destin tragique. Il n'y a guère d'action dans ce roman à la beauté mystérieuse. Laurence Biava, avec une fine acuité de cœur et de regard, a l'art de tendre tous les fils au point de faire de son roman – tissé de lettres, de documents, d'extraits d'ouvrages, de références littéraires -  une sorte de lent et fascinant suspense.

 

Les deux jeunes filles aimeraient finalement faire de leur vie une œuvre d'art, faire de leur amour un roman, un poème, mais même si comme le dit Proust dans Le Temps retrouvé : « La vérité suprême de la vie est dans l'art », l'œuvre se nourrit avant tout de la vie, mais elle la filtre à travers la mémoire, l'imagination, le moyen d'expression employé, et c'est ainsi que l'élixir s'extrait, autrement dit, c'est toujours la saisie rétrospective de l'existence qui permet l'art, lequel métabolise les événements vécus – jamais l'inverse. Peut-être est-ce le drame de ces deux protagonistes.

 

 

On descend alors lentement dans ce livre proprement sidérant, très vite inquiet des développements à venir, hésitant à tourner la page de crainte de ce qui s'annonce. L'écriture est d'une parfaite sobriété, lisse et froide, le regard toujours à distance, presque clinique malgré la folie du point de vue qui le porte. Le narrateur tient son lecteur en haleine, en otage aussi, le défiant ligne après ligne : jusqu'où accepteras-tu de m'accompagner ?

 

Laurence Biava décrit sans pudeur des vertiges amoureux, la poursuite toujours recommencée du romantisme, de l'absolu, contre la tiédeur de l'époque. Mieux, ses aveux passionnés disent superbement de quoi la littérature se nourrit et se vit, comment elle naît, comment elle perdure, dans l'effroi et la joie.  Les personnages qu'elle décrit, sont comme elle le dit elle-même, l'incarnation de la citation du philosophe Alain « Aimer, c'est trouver sa richesse hors de soi ».

« N'est-ce pas, au fond, notre seul dessein, cette recherche exploratrice des âmes n'a-t-elle pas sonné l'ultime libération des corps et de l'esprit ? »

 

C'est un texte hors norme, dense, riche et raffiné. Il est une mine de références littéraires. Généreux, engagé. Guerrier même, puisqu'il s'agit au fond, face à l'air du temps, à la vulgarité, aux conformismes qui font office de pensée, d'affirmer encore et toujours la toute-puissance de la poésie.