Anaïs ou les Gravières, de Lionel-Édouard Martin

Clément Solym - 12.04.2012

Livre - Anaïs ou les Gravières - Lionel-Édouard Martin - Roman


« On rêve que c'est la mer. 

Ca fait lever les yeux, la lune est un poisson ».


Lionel-Edouard Martin, pour son dixième roman, se donne pour alibi un meurtre. Si toujours il s'est agi pour ce genre romanesque d'écrire sur l'enquête, le drame, les ficelles, ici, d'autres motifs s'articulent à une anxiété originelle pour composer une galerie d'images concrètes, poétiques, méditatives, de tiraillements et de poursuites existentielles. 

 

Ainsi, un journaliste, mélancolique, endeuillé, mène l'enquête auprès de ceux qui ont connu Anaïs, jeune fille assassinée. Sur son chemin, il croise surtout la vie, avec ses reflets, ses interrogations. L'auteur signe alors un précieux texte qui peut se lire presque comme une sorte de manifeste, un « ce que je crois » esthétique et poétique.

 

Il y a les paysages qu'arpente le corps de l'enquêteur mais aussi le corps des morts et dont s'imprègne son regard - paysages d'eau, de lieux, de gravières, d'horizons. 

 

Il y a la violence du mystère et de la fatalité, et les corps souffrants, malades, et, complices plus que contraires, il y a l'aspiration à la grâce, qui se heurte parfois à la certitude d'un ciel irrémédiablement vide. Et toujours comme un fil directeur, l'obsession de la vie et de la mort, l'essence de l'existence, et son sens.

 

« Mais qu'est-ce qu'un souvenir a de vivant, s'il n'est partagé ? Seule, sans l'autre à qui les tendre, de miroir devenu transparent, simple verre sans reflet, cristal désormais dénué de chair vive, les images qu'on suscite sont des spectres sans voix, de ces âmes fugaces, fragmentaires, dépourvues de bouche, et qu'on prend tant bien que mal dans ses yeux sans parvenir, jamais, à leur rendre la parole ». 

 

La quête des mots pour dire l'angoisse terrible de la perte est l'assise sur laquelle repose ce texte

« Les morts ne sont pas vraiment morts tant qu'on les a sur les lèvres : ils y vivent d'une vie minuscule, intermittente, au rythme du souffle qui les ranime et pourtant les expire. On a raison de dire que l'âme est une haleine, si elle existe : mais cette haleine est l'haleine des vivants qui, du tison, presque éteint, parviennent, l'attisant de quelques verbes, à lui rendre la flamme».

 

« Anaïs ou les Gravières » s'expose également, de page en page, à la pluralité des formes avec lesquelles joue l'écriture de l'auteur, la nerveuse diversité des tons qui se succèdent, presque entre prose et vers, l'extrême musicalité d'une phrase, et des ponctuations parfois plus sèches, une écriture plus nerveuse, un point c'est tout.


Le narrateur cultive un goût immodéré pour la nostalgie. Cette manière de dire ou vouloir faire dire « voussure », la courbe où la poésie devient presque immédiate sous elle. La mélancolie est propice au lyrisme. L'auteur y sombre assez souvent, il cherche aux mots un sens inattendu, révélateur, clé de l'enquête.


C'est donc indéniablement dans cette écriture si fine, cisaillée, précise, habile, polie, que jaillit une émotion instinctive. C'est dans le style que l'on se collète au dur désir d'exister.  Ecrire, ce serait tailler, éplucher, élaguer, essorer, battre les mots comme on bat un tapis, et même trancher dans le cœur, pas de quartier. Lionel-Edouard Martin travaille la phrase dans un corps-à-corps. Il est presque un manuel, un physique. Il a l'exigence au bout des doigts. 

 

« Les Romains, pour qu'on les entende, c'est ça qu'ils appelaient personnes : des masques de bois, dans les théâtres, ça résonnait au travers en écho puissant. C'est de ça que j'ai plein sur mes lèvres – des voix. Plein de voix, à mesure qu'on me parle, et que je fais parler ». 


« Anaïs ou les Gravières » s'offre à lire comme une extraction d'une essence pure et brûlante. Des réminiscences résonnantes et des rencontres violentes - car puisées, peut-être, à l'expérience fondatrice de nous tous. La clé de voûte de l'histoire, la « voussure », est à trouver, dans nos profondeurs, nos abîmes. Tourner les pages, avancer, ne fait que raviver les souvenirs. Il faut regarder le ciel, sans noyer le poisson. La coupe n'est jamais pleine.