Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

André Chamson : "L'auberge de l'abîme", un article de Elisabeth Guichard-Roche

Les ensablés - 26.09.2013

Livre


cevennesMeyrueis, en Juillet au milieu des années 70, nous passions en famille une quinzaine de jours dans une pension de famille. Chaque été, en juillet, nous découvrions en effet une région de France alternant promenades et visites. Cet été là, c'était la Lozère et la découverte des sites souterrains d'une beauté fantastique et inquiétante: Dargilan, l'Aven Armand et surtout, la plus sauvage, authentique,presque terrifiante: Bramabiau ou le taureau qui brame. Je lisais le guide vert, le guide bleu avant et après les visites. Je me passionnais pour les récits et les légendes autour de la découverte de ces grottes. Mon père me conseilla alors la lecture de "L'auberge de l'abîme". Depuis plusieurs années déjà, je souhaitais relire ce court roman lorsqu'il y a quelques mois, j'ai découvert dans une librairie un épais volume "Omnibus", recueil des récits cévenols d'André Chamson parmi lesquels le texte recherche. Je viens d'en achever la (re)lecture: 110pages qui se lisent d'une traite, porté par le suspens de l'histoire, la frayeur voire l'angoisse lors des nombreux passages souterrains aux bouches de l'enfer (la grotte de Bramabiau). Le style sobre , soutenu de superbes descriptions, s'apparente à une peinture: Dans une encoche de hautes crêtes, contre une source que l'on entendait courir dans les herbes et les cailloutis, une maison s'adossait au vent, dans une solitude sans limite, à la mesure d'un ciel mouvant et sombre. Mal bâtie, couverte d'ardoises et de chaumes, elle formait un bloc irrégulier en équilibre. Barrant le col, le corps de logis se composait d'un seul étage surélevé, tandis qu'à main droite une longue remise, basse et trapue, s'adossait à la montagne. [caption id="attachment_4834" align="alignleft" width="300"]Serreyrede Serreyrede[/caption] L'histoire se passe à la fin du 1er empire, après la défaite de Waterloo, dans une France rurale qui n'en peut plus des guerres, de la conscription, des enfants qui ne reviennent pas au pays. Il règne une hostilité profonde et tenace, aveugle, à l'encontre des militaires. Le héros est précisément un lieutenant qui, après la débâcle de son régiment "derrière la Loire", regagne à cheval Mende en Lozère. Dès les premières pages, un sentiment d'angoisse s'installe: à la nuit tombée, sur un chemin de pierre, isolé dans les montagnes, notre cavalier rencontre un homme sorti d'un buisson de genets. Celui ci le dissuade de rejoindre Meyrueis  à la nuit tombée et lui propose de passer la nuit à la maison du col, à Serreyrede où il est domestique. Non sans hésiter, notre lieutenant se range à la proposition. La nuit tombe, le lieu est désert, l'accueil austère et rude: Le lieutenant hésitait à descendre de cheval. Rien dans ce lieu désert  ne lui inspirait confiance. Il cherchait déjà l'amorce de la route, de l'autre côté du col, quand une femme sortit de derrière la maison, claudicante. Comme annoncé par le paysan, le lieutenant trouve gîte et couvert: une soupe au lard partagée avec la famille composée d'un couple de vieux, leurs deux fils Albin et Félix et leur fille Maria qui assure le service. L'atmosphère est pesante mais se détend quelque peu avec l'arrivée du médecin qui a pour habitude de faire halte à Serreyrede lors de ses tournées pour casser la croûte et discuter. Toujours inquiet, le lieutenant conserve ses deux pistolets et son sabre à portée de main durant la nuit. Il doit d'ailleurs faire usage de ce dernier pour dissuader un visiteur nocturne d'en faire usage durant son sommeil. Le lendemain, il reprend sa monture en direction de Meyrueis lorsqu'il est attaqué par trois paysans en furie qui neutralisent son cheval et le menacent de leurs fusils. En état de légitime défense, notre héros tire sur Albin et le tue. Il s'enfuit au galop mais son cheval s'écoule victime des balles des paysans. Reste une unique issue : se réfugier dans l'énorme caverne, franchir l'une des deux portes de l'enfer. Sans hésiter, il s'engagea dans ces ténèbres, suivit une étroite galerie, ne vit plus rien, plongea plusieurs fois, sentit du sable sous ses pieds, puis une dalle relevée qu'il escalada. Les paysans sont sur ses traces, le lieutenant suit les galeries puis la rivière souterraine pour échapper à ses poursuivants. Par moments les voix et les pas se taisaient. Le grand silence de la caverne revenait alors d'un seul coup, non pas comme arrive l'eau ou le vent, dans un mouvement, dans un élan, avec un sens, un courant, une direction. C'était un silence total, sans origine, sans limite, inappréciable. Au village, au son du tocsin, la colère gronde, les rumeurs les plus fantaisistes se développent: jamais le peuple des campagnes n'avait été aussi fanatisé contre les militaires. La défense s'organise sous l'égide du maire: surveillance de l'entrée de la grotte et du village, trois tours de garde pour assurer la permanence. Notre lieutenant est captif dans la caverne. Comment pourra-t-il survivre et échapper  a la fureur et à la haine des villageois? Comment pourra-t-il survivre au fond de cet abîme aux multiples galeries, gouffres et cascades, seul sans nourriture et sans lumière ? Le docteur connaît la grotte qu'il a traversée plusieurs fois de bout en bout sans jamais l'avoir dit aux villageois de peur de passer pour un sorcier. Il y en a deux des portes de l'enfer la carrée et la haute...la haute c'est Bramabiau, le taureau qui brame, pour de vrai aux grandes eaux..l'autre n'a pas de nom..ce sont de fait les deux cotes d'une même caverne que le ruisseau traverse de bout en bout. J'arrête là mon propos pour vous laisser découvrir la suite de cette aventure, ou des amitiés se nouent, la chasse à l'homme s'intensifie sur fond de paysages cévenols  et de paysans durs a la peine. André Chamson a écrit ce roman lors d'une convalescence à Strebske-pléso, dans les hauts Tatras tchèques, autre raison pour que ce livre soit cher à mon cœur. "L'auberge de l'abîme" fut publiée en 1933. Quelques mots sur André Chamson [caption id="attachment_4832" align="alignleft" width="124"]André Chamson André Chamson[/caption] Il serait excessif de ranger André Chamson  parmi les auteurs ensablés. Sa production littéraire lui valut d'être élu à l'Académie  Française. Il occupa de surcroît des fonctions fort visibles: conservateur du château de Versailles, puis du Petit Palais et enfin Directeur des archives nationales, sans parler de son engagement lors de la seconde mondiale. Il épouse à 24 ans Lucie Mazauric et ont une fille l'écrivain Frédérique Hebrard. Lucie Mazauric meurt le 9 Juin 1983 et André Chamson le 9 novembre de la même année. Leur tombe se trouve d'ailleurs dans les Cévennes, au cœur des montagnes chères a leur cœur. Si la "Neige et la fleur", " Le chiffre de nos jours", " La superbe" sont des titres bien connus, les textes cévenols  sont aujourd'hui tombés dans un certain oubli. Andre Chamson explique et détaille la genèse  des différentes œuvres dans "devenir ce que l'on est" - texte autobiographique qui clôt ce volume. On découvre ainsi que certaines nouvelles dont je recommande aussi la lecture ( l'Aigoual et les quatre éléments ) résultent d'une commande de Jean Louis Vaudoyer pour les "Portraits de France". Les quatre éléments qui eut "un faible, très faible succès à la parution, mais qui s'est affirmé avec les années" reçut d'ailleurs un accueil enthousiaste de Martin du Gard et de Gide. Ce dernier lui consacra un article dans la NRF dont je ne résiste au plaisir de citer un extrait: Il y a, dans les rapports secrets entre les sensations, les sentiments, les pensées et les mots, une sorte d'honnêteté à laquelle je me suis laissé prendre aussitôt. Chamson me prend et ne me lâche plus. Je vous invite à découvrir ou redécouvrir les textes cévenols. Elisabeth Guichard-Roche