Antimanuel De Litterature, François Bégaudeau

Clément Solym - 29.04.2009

Livre - antimanuel - litterature - francois


Ma critique était prête. Du genre plutôt assassine. Que j’avais intitulée « François Bégaudeau fait joujou avec la littérature, mais ne nous divertit point. » Et puis… l’amour du travail bien fait ? (Pas sûr), l’honnêteté intellectuelle (plutôt), celle qu’on essaye d’inculquer à nos chers élèves, je me suis dit que ça ne le faisait pas si je ne finissais pas de le lire, ce putain d’antimanuel qui m’avait assez irrité dans ses deux premières parties. Il m’en restait encore 3, quand même ! Alors, hop !, bon an mal an, je continue et entame la 3e partie intitulée « Quand est-ce de la littérature ? », et là je tombe sur du bon, du très bon, et ça continue ! le propos antimachin marche, prend forme plus qu’auparavant, s’étoffe et mon ambivalence envers le livre de commencer ! Je me dis que je vais être obligé de mettre de l’eau dans mon vin. Le Bégaudeau nouveau est arrivé !

Bégaudeau, c’était déjà ambivalent pour moi, je voulais vraiment m’en faire une idée définitive ! Oui ou non ? J’adhère ou pas ? Avec peut-être l’envie secrète de ne pas adhérer, j’avoue (comme quoi les jugements hâtifs…)). Je n’avais pas aimé, mais pas du tout son Entre les murs (le livre), avait en revanche été bouleversé par le film de Laurent Cantet, et avais vaguement lu quelques articles parus dans Transfuge que j’avais trouvés inégaux. Bref ! il était temps de prendre parti ! Et voilà cet antimanuel de littérature. Il se risquait sur mon terrain (de quoi se mêlait-il ?), j’allais, enfin, peut-être, lui régler, entièrement et définitivement, son compte.

Il fallait réécrire ma critique. J’aurais dû, et puis je me suis dit que j’allais me la jouer dans le style du bouquin ! paresseux ! J’ai ajouté un paragraphe d’éloge au début, inversé quelques phrases, fait du copier-coller sur mon MacBook et réajusté l’ensemble. C’est tout. Je devais aller à la piscine, fallait pas déconner quand même, j’allais pas y passer tout mon samedi.

Dans le meilleur ça donne un ton irrévérencieux d’un amoureux de la littérature qui se plaît à mettre à bas tout un tas de conneries qu’on entend, à réévaluer les idées préconçues, à s’interroger sur les lieux communs, à explorer ce qui fait qu’on est écrivain ou pas, que c’est bien écrit ou pas. Ainsi peut-il casser un cliché et expliquer pourquoi finalement il recouvre une réalité. La littérature, du beau style ? La forme suffit ! Avoir une langue ? Comment différencier le trésor lexical de la TML (= très mauvaise littérature), genre « un camion klaxonne » qu’est-ce que c’est ? faut-il être malheureux pour écrire ? Est-ce une vocation ? La littérature aide-t-elle vraiment à vivre ? et si elle disparaissait ? son déclin est-il inévitable ? Commencé ? etc.

Là Bégaudeau excelle, il nous emmène, nous fait rire, est intelligent, propose des thèses audacieuses (à propos de la proverbiale ironie voltairienne, il écrit « Et si Voltaire élisait des sujets en fonction de leur potentiel comique, non de l’urgence humaniste ? »), de fines et brillantes analyses (en particulier sur l’humour et sur les incipits de L’Étranger et de La Recherche), surprend par ses chemins de traverse (grosso modo ses histoires personnelles, avec sa cousine Chantal, son ami Sébastien et surtout son ex. Jeanne !) et remplit son contrat d’antimanuel en proposant des extraits d’auteurs peu connus (Ambrose Bierce par exemple, merci Bégau !) ou carrément non publiés (de Xavier Tresvaux, entre autres).

Le tout finissant par un index des auteurs cités dont le meilleur donne « Duras : C’est facile de se moquer. Flaubert : Le plus puissant des écrivains moustachus du XIXe siècle. Combien d’écrivains moustachus aujourd’hui ? Encore un signe de déclin de la littérature et, indissociablement, de la virilité. »

Cependant était-il obligé d’aller vers la caricature et l’extrême pour honorer son contrat d’antimanuel ? (vous sentez la transition-raccord ?)


Car après une entrée en matière plutôt réussie, qui remet en cause quelques présupposés bien vus du classique manuel de littérature (qui définit peu son objet, faisant comme si son existence allait de soi, que celle-ci mérite d’être connue et enseignée, etc.) et qui pose la question fondamentale : pourquoi la littérature ?, nous nous retrouvons malheureusement souvent face à un discours verbeux, des titres accrocheurs qui ne remplissent pas leur office, des truismes qu’on brocarderait dans une copie d’élève, un discours de pirouettes dont on ne sait plus à force d’ironie ce qu’il vise, qui oscille entre digressions personnelles et blagues absurdes, pour faire rire qui, pourrait-on de demander.

Les extraits d’œuvres littéraires sentent parfois le passage obligé, sont souvent cités sans explication ni contexte. Antimanuel oblige, se dit-on, mais à la fin cela lasse (sans toucher) ! Remarquez, on avait été mis en garde, et on aurait pu se douter dès la préface du truc : l’auteur avait prévenu de ses lacunes en littérature (soit, nul n’a tout lu, cela pouvait passer), et averti qu’il ne référencerait aucune de ses citations (« soit que l’auteur les ait piquées à quelqu’un qui par flemme ou inculture crasse ne les référençait par lui-même, soit qu’il en ait oublié les auteurs, soit qu’il ait jugé intéressant de les affranchir d’une tutelle écrasante. » Là c’était plus limite.1 Peut-on admettre, même au nom d’un antimanuel, (qui défend finalement la littérature et la veut faire aimer), de faire preuve d’une telle paresse intellectuelle et de confondre la forme de l’objet avec son contenu ? Il est vrai que Bégaudeau prétend ne pas croire à la forme, comme l’a martelé W. Gombrowicz qu’il cite souvent et dont il semble apprécier l’œuvre (pardon, le contenu de ses œuvres (c’est pratique, surtout avec les auteurs polonais (dites que vous les fréquenter pour leur contenu, par leur forme))).

Sans parler des coquilles (mots de vocabulaire qui ne renvoient à rien dans l’index, textes non référencés dans le chapitre où ils apparaissent), des erreurs volontaires et inventions pas toujours drôles (l’amant d’Emma s’appelle Rodolphe Burger, Les Femmes savantes écrit par Corneille, Eluard écrivant un sonnet à Brice Hortefeux, ou encore le fantaisiste glossaire de la fin), de ses hideux néologismes évitables (regardage, déclinisme, perdage etc.)... il passe finalement trop vite sur ce qui mériterait développement, car antimanuel autorise,2 et balance des propos démago bobo mis à la sauce Bégalducienne, qui au bout du compte agacent plutôt qu’autre chose : « Flaubert s’est cauchemardé en Mme Bovary », « Racine organise par la langue la destitution de la langue »… c’est beau, ça ressemblerait presque à du Barthes, ça n’en est pas.

L’élève B a bien rempli son contrat de potache médiatique : remplissage de lignes pour faire parler de lui. Qu’au détour d’une page, une réflexion bien sentie sur le monde littéraire d’aujourd’hui, ou une remarque ponctuelle sur une œuvre, ou un propos pour faire descendre la littérature de son piédestal soit juste et bienvenu, cela ne fait aucun doute, et c’est ce qui irrite : la désinvolture avec laquelle le reste du livre est rédigé. Oui, dire péremptoirement ce qu’est la littérature risque fort de n’être que billevesées démenties par les faits, oui là-dessus nous rejoignons François Bégaudeau à qui l’on n’apprendra pas son métier. Mais alors pourquoi un tel livre ? Un tel inachèvement du propos dans un ouvrage rédigé à la va-vite (forcément à la va-vite); peut-être parce qu’il n’y avait pas encore matière à un livre ? Nous n’oserions trop nous aventurer sur cette voie ; laissons-la aux éditeurs3.

À ce propos, les éditions Bréal chez qui a paru cet antimanuel et l’éditeur, qui parsème le livre de ses remarques, généralement en notes, offrent là un nouveau volume de leur collection d’antimanuels (existent déjà L’Antimanuel de philosophie, L’Antimanuel d’éducation sexuelle (liste non exhaustive, ceux que j’ai aimés c’est tout)) dans une mise en page agréable, agrémentée de reproductions picturales, photographiques, d’œuvres plastiques, de films, la plupart du temps bienvenues.


Notes :

1 - Pour les références, l’auteur aurait dû m’appeler. La prochaine fois, Franck 09.54.41.61.65
2 – Demander à François ce qu’il pense de l’emploi de ma virgule avant et.
3 – Cela pourrait laisser sous-entendre une attaque contre les éditeurs qui font mal leur travail, mais n’en rien croire. Je n’ai rien contre eux (même si mon premier manuscrit de roman intimiste (et oui, je sais ce n’était pas très original, cf. l’Antimanuel partie 4) envoyé à une vingtaine d’éditeurs n’a trouvé grâce aux yeux d’aucun.
4 - Transmettre à l’éditeur ; si intéressé qu’il prenne contact, Franck etc. voir ci-dessus.

S'offrir, malgré tout, l'Antimanuel de littérature de François Bégaudeau