Après Tchernobyl, les coquelicots fleurissent-ils encore ?

Fasseur Barbara - 25.09.2019

Livre - A crier dans les ruines - Alexandra Koszelyk - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - Premier roman d’Alexandra Koszelyk, A crier dans les ruines est l’odyssée initiatique, tragique et poétique d’une jeune femme qui doit composer son identité sur l’Histoire de son pays que l’on tente d’effacer. Le 26 avril 1986 en Ukraine, la centrale nucléaire n’est pas la seule à exploser à Tchernobyl, c’est tout un avenir qui vole en éclat.
 


Tout commence par un retour à Pripiat, vingt ans plus tard. Le 26 avril 2006, de la Normandie à l’Ukraine, Léna est de retour dans les rues de son enfance, ou du moins ce qu’il en reste.  De paradis des possibles pour des milliers de personnes dont la petite famille de Léna, Pripiat est devenue une ville fantôme depuis l’explosion de la centrale. Aujourd’hui, « face à elle, le réel d’une ville à jamais engloutie ». Tchernobyl aura eu raison de tout, de la nature, de l’homme, mais aussi de l’avenir de ses habitants. Telle une Pompéi des temps modernes, la ville est cristallisée dans un temps, une idée, les faisant prisonniers d’une erreur. L’inattention d’un homme aura suffi à en tuer des centaines. « Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée ? »
 
L’Odyssée de Léna la pousse pourtant à retourner vers Ivan, son amour d’enfance, laissé derrière elle en Ukraine. Liés par la nature, par le destin, les deux jeunes gens sont inexplicablement et inextricablement liés malgré le temps et la distance, malgré deux familles opposées. Ivan, fils de fermier, d’ouvrier de la terre, enfant de la nature, restera près de ses racines malgré les dangers. Il affrontera de plein fouet les conséquences des radiations. La mort, les camps, la désolation d’un pays, l’ostracisation des habitants de Pripiat, rien ne lui sera épargné. Léna, fille de technicien de la centrale, de la science sera, elle, exilée de force, obligée de suivre sa famille qui se retire après la catastrophe. Elle s’étiolera loin de lui, dans les rues de Paris.
 
Déracinement volontaire ou exil forcé, que l’État les chasse pour étouffer un échec, ou que la honte pousse certains à fuir sans explication, pour les deux adolescents la séparation est multiple. Ils devront chacun combler le vide laissé par une enfance avortée. L’un s’évertue à écrire des lettres qui ne seront jamais envoyées, l’autre se noie dans la lecture. « Ponts de papier entre les rives de ses 2 vies », pour Léna, les livres se font amis et compagnons. Bientôt, la jeune femme lit « comme on respire ». La littérature rythme dès lors sa vie et partout s’infiltre la mythologie, les légendes et les histoires pour mettre en mot et en fantaisie une situation trop réelle.
 
Les croyances, les mythes ou encore les religions ont de tout temps permis aux hommes de justifier l’inexplicable. « Une génération se succède, les histoires reviennent. Toujours les mêmes, toujours en boucle. » Et c’est à travers ces récits qui se ressemblent et rassemblent, qui font l’identité des peuples que Léna cherchera à concilier les nationalités qu’elle n’arrive pas à coordonner. Car en 20 ans, elle n’a toujours pas trouvé sa place, « pour les Français elle est restée la fille de l’Est, ici elle est devenue “la petite Française” ». Tout comme l’Histoire s’inscrit dans les récits qui en sont faits, Léna écrira la sienne, se faisant héroïne de sa propre légende, de ses propres histoires. Au milieu des Mythes, le récit de la vérité se dessine comme la récompense d’une quête légendaire.
 
Alexandra Koszelyk traite avec élégance de l’identité et du déracinement à travers une narration d’une incroyable poésie, tout en images légendaires et en métaphores littéraires. Le récit d’un cataclysme se pare soudain de la douceur de la mélancolie et donne à voir la réalité d’une guerre méconnue, d’un combat perdu, celui contre le nucléaire.

Cette lutte passée sous silence, c’est aussi celle des victimes de Tchernobyl, humaines ou naturelles. À crier dans les ruines met en mots ce qui fut longtemps passé sous silence par les puissants : que sont devenus les survivants ? Léna et Ivan se construisent sous les yeux du lecteur, sans racines, composant autour du trou béant laissé par la centrale au creux de leur enfance, de leur Histoire.

Publié Aux forges de Vulcain, ce texte narre avec élégance et délicatesse une romance qui n’aura pas eu le temps de se réaliser avant la mise en marche d’une guerre que l’homme ne saurait remporter, celle contre le nucléaire. Infusé de littérature et de mélancolie, laissez-vous emporter par deux destins croisés, deux destins liés qui ne pourront se réaliser.

 
Alexandra Koszelyk - À crier dans les ruines - Aux forges de Vulcain - 9782373050660 - 19€


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