Armand Lanoux (1913-1983), l'écrivain qui n'oublia jamais la guerre: un article de Matthieu de Bonneuil

Les ensablés - 07.04.2013

Livre


[caption id="attachment_4351" align="alignleft" width="123"]Armand Lanoux Armand Lanoux[/caption] Armand Lanoux (1913-1983) fait partie de ces lauréats du prix Goncourt que la postérité a quelque peu malmenés. Recevoir une récompense si enviée n’est donc pas une protection contre l’ensablement littéraire. Qui se souvient en effet de Roger Ikor, de Georges Conchon ou, plus près de nous, de Michel Host ? Il est d’ailleurs intéressant de savoir que le prix Goncourt, en 1963, fut décerné à Lanoux pour Quand la mer se retire, au sixième tour, par cinq voix contre cinq à Jean-Marie Gustave Le Clézio pour Le Procès-verbal. La voix prépondérante du président de l’académie Goncourt, Roland Dorgelès, fit basculer le destin en faveur de Lanoux – ce même Dorgelès qui ne réussit pas, en 1919, à obtenir le Goncourt, n’ayant d’autre choix que de s’incliner devant ce que la littérature a engendré de plus grand : Marcel Proust ! Gageons que Lanoux fut reconnaissant à Dorgelès, puisqu’il lui consacra, en 1976, un roman, Adieu la vie adieu l’amour, basé sur les centaines de lettres que ce dernier adressa à sa femme et à ses proches durant la guerre de 14. Je ne peux m’empêcher de sourire en constatant que, si Le Clézio n’a, jusqu’à ce jour, jamais obtenu le Goncourt, il reçut, quatre décennies plus tard, rien de moins que le prix Nobel de littérature. Lanoux fut également lauréat du prix Interallié, en 1956, pour Le Commandant Watrin. On lui doit une biographie très instructive d’Émile Zola. C’est sous sa direction que l’édition intégrale des Rougon-Macquart fut publiée dans la Bibliothèque de La Pléiade. Ce que l’on sait moins, c’est que Lanoux aurait pu devenir un nom illustre de la peinture, car, avant d’écrire, il peignait, et ce dès l’âge de douze ans, avec un certain succès. Aujourd’hui, force est de constater que Lanoux est devenu un ensablé. Certes, un collège porte son nom, ce qui n’est pas rien ; mais je serais curieux de savoir si les professeurs et élèves de ce collège de Champs-sur-Marne ont la moindre connaissance de son œuvre. Qu’il me soit permis d’en douter. D’autres auteurs n’ont pas eu la chance d’avoir un établissement scolaire portant leur nom ; d’autres ont failli l’avoir, je pense à Kléber Haedens, mais l’inculture générale en a décidé autrement. merJuin 1960. Abel Leclerc, un Québécois, est sur la côte normande en compagnie de Valérie, la fiancée de Jacques, son camarade de régiment qui a perdu la vie, près de lui, lors du débarquement, seize ans plus tôt. Depuis sa disparition, Valérie lui est restée fidèle. Elle souhaite se rendre sur les lieux où Jacques est tombé, et s’y recueillir. Abel est son guide. Cette Valérie a quelque chose de touchant. Elle n’a été possédée par un homme  qu’à deux reprises, en 1943. Et cet homme était Jacques. « Je me suis donnée à lui parce qu’il allait partir. Parce qu’il partait. » Depuis, plus rien. Elle vit dans le souvenir de cet homme qu’elle idéalise. Abel pourtant sait bien que son Jacques n’avait rien d’un être idéal. Comme beaucoup d’engagés de son âge, il calmait ses angoisses dans les bras de femmes aux charmes tarifés. C’était un jeune engagé comme les autres, ni pire ni meilleur. Des Valérie, en reste-t-il de nos jours ? J’en doute. Du moins pas dans nos contrées. Je me souviens que feue ma grand-mère paternelle évoqua un jour le souvenir d’une femme de son village natal dont l’être aimé avait disparu quelque part en Russie, durant la guerre de 14. Elle ne refit jamais sa vie. Abel ne reconnaît pas les lieux où il a débarqué en 1944. « Je me disais qu’un lieu où l’on a risqué sa vie… ça ne s’oublie pas. Eh bien ! je me trompais. » Surtout, il fait l’amer constat que le passé est condamné à rester le passé, ou pire, à être oublié par la majorité des gens. Une page s’est tournée. « Alors seulement, il remarqua un détail qu’il n’oublierait jamais. Appuyé contre le monument aux alliés du 6 Juin 1944, seize ans plus tard, exactement, reposait un filet à crevettes, en demi-lune, destiné à racler les fonds sablonneux. À côté, lavant à seaux sa voiture, un petit homme replet, pieds nus, les pantalons roulés aux genoux, sifflait à perdre haleine. » Une phrase résume à elle seule ce cruel constat : « La vie avait largué ses morts dans les îles désertes du temps et cinglait sous le vent. » C’est la principale leçon que je retiens de ce roman. Les morts, fussent-ils des héros, ont inéluctablement vocation à terminer dans l’oubli. Leur présence nous serait trop contraignante, alors nous les supprimons. Qui se soucie encore, de nos jours, des vaillants combattants de 70 ? Et je ne parle même pas des grognards ! Les poilus sont en train de connaître le même sort. On ne peut rien y faire. Le temps est assassin. Ce roman m’a convaincu de la justesse de la citation suivante de Curzio Malaparte : « La guerre n’a jamais de fin pour ceux qui se sont battus. » Elle est toujours présente dans l’esprit d’Abel Leclerc. Et elle fut toujours présente en Armand Lanoux, qui lui-même participa activement à celle de 39-45. C’est d’ailleurs, comme il le dit, pour se délivrer et se retrouver qu’il écrivit ce livre. « Pour combattre et recracher cette guerre que je hais. » On peut difficilement comprendre l’importance de ce roman dans l’œuvre de Lanoux si l’on oublie à quel point il fut lui-même longtemps – et peut-être même toujours – habité par les souvenirs de ce conflit. En 1964, à un journaliste qui l’interrogeait à ce sujet, il répondit : « En moi, la guerre n’a pas cessé. Je me demande si je ne devrais pas porter une sonnette de lépreux. J’ai la guerre comme on a la lèpre, le typhus. J’ai la guerre et je sais que je n’en guérirai pas. » Et il en va ainsi, j’en suis convaincu, de tous ceux qui, à l’instar de Lanoux et son héros Abel Leclerc, ont vécu l’expérience, unique, inégalable, de la guerre, quelles que soient les époques. J’en suis d’autant plus convaincu qu’il m’est arrivé de discuter avec des hommes qui ont participé à de récents conflits, aussi sanglants que la seconde guerre mondiale. La guerre, une fois qu’on l’a touchée, caressée, laisse une marque indélébile. « Alliés et ennemis, nous sommes réduits au dénominateur commun : nous avons la guerre. Nous sommes trop, partout, qui ne guérirons pas. » La construction narrative de ce roman fait alterner une description des pérégrinations d’Abel sur la côte normande et les souvenirs des sanglantes heures du débarquement. Le passé et le présent ne font qu’un chez Abel, le passé refusant de rester là où, en théorie, il devrait rester cantonné. Abel ne reconnaît plus les lieux où son camarade est mort à ses côtés ; mais il réussit au moins à se retrouver lui-même, et ce grâce à une charmante normande prénommée Bérangère. En cela ce voyage n’a pas été inutile. Y a-t-il en effet plus beau et plus important voyage que celui consistant à se trouver ou se retrouver soi-même ? Matthieu de Bonneuil