Arpentant Paris de nuit : sans chiffonnier, pas de papier, pas de journaux

Audrey Le Roy - 29.01.2018

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CHIFFONNIER (chi-fo-ni-é), ÈRE n. Personne qui ramasse des chiffons ou autres objets abandonnés dans les rues, ou qui achète des chiffons pour les revendre : Depuis l’arrêté de 1884, les CHIFFONNIERS ne parcourent plus la nuit les rues de Paris : ils vont de bon matin visiter les boîtes à ordures, que chaque maison dépose tous les jours devant la porte sur le trottoir.


– Fam. Personne qui recueille de tous côtés des nouvelles vraies ou fausses, et les répète sans discernement//Celui à qui tout est bon, qui ramasse sans choix tout ce qu’il rencontre : Le porc est le grand CHIFFONNIER de la nature; tout lui est bon pour s’engraisser. (Toussenel)//Chiffonnier du Parnasse. Poète plagiaire, qui pille ses vers dans les œuvres d’autrui.
– Chiffonnier ou Chiffonnière. Petit meuble à tiroirs dans lequel les femmes renferment leurs chiffons et les petits objets qui servent à leurs ouvrages, etc.
– Techni. Ouvrière qui est chargée du triage des chiffons, dans les fabriques de Paris

Nouveau Larousse illustrée, Paris, 1898




 

Antoine Compagnon, professeur de littérature française au Collège de France, nous a souvent parlé de Baudelaire dans ses écrits et avec bonheur. Il était donc naturel qu’au moment de répondre à la question « quelle est la place du chiffonnier, et de son image, dans la littérature française du XIXe siècle ? », il s’appuie de nouveau sur l’œuvre du poète : « c’est la dissémination du chiffonnage dans l’imagination de Baudelaire que j’ai tenté de retracer. »


Mais il fallait, avant tout, redéfinir une époque, un contexte historique et politique. Si les chiffonniers existent depuis le Moyen Âge, c’est au cours du XIXe siècle que cette activité prend tout son essor et plus précisément entre 1820 et 1880.

Soixante ans ! Soixante années extrêmement riches en faits politiques : la Restauration avec Louis XVIII (1815-1824), l’avènement de Charles X (1824-1830), les « Trois Glorieuses », les 27, 28 et 29 juillet 1830 qui font chuter ce dernier, Louis-Philippe et la Révolution de 1848 qui force celui-ci à abdiquer ; la République avec pour président élu Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier ; l’Empire (un Bonaparte reste un Bonaparte), le 4 septembre 1870 et le retour, pérenne cette fois, de la République. Autant dire que les Français ne se sont pas ennuyés.

Cette époque est également marquée par les débuts de la révolution industrielle ainsi que par la présence d’un certain nombre de génies en littérature, sans parler de la peinture. 
 

Revenons-en à nos chiffonniers. En 1820, la fabrication de papier se fait grâce au recyclage de chutes de tissus et autres bouts de chiffons. Ainsi les chiffonniers sont-ils ceux qui, le soir venu, s’en vont à la recherche de chiffons en tous genres qui auraient été jetés. À l’aide de leurs crochets, ils fouillent les ordures et mettent leurs trouvailles dans une hotte qu’ils portent sur le dos. Encore, disons-nous chiffons… en fait le chiffonnier ramasse tout ce qu’il pourrait revendre : des cadavres de chiens ou de chats aux chiffons effectivement. « Rien ne se perd, rien ne crée, tout se transforme », disait Lavoisier.

La demande en papier en ce début de siècle n’a jamais été aussi forte, la censure va et vient, permettant bon an, mal an, une certaine liberté d’expression, bref on écrit ! On écrit sur la politique, sur la société, on écrit des romans, des physionomies, on écrit sur ceux qui écrivent, on écrit, on écrit. Et pour écrire, il faut du papier et par extension, des chiffonniers. Un chiffonnier de 1820 gagnerait plus qu’un ouvrier, il paraîtrait même que certains on fait fortune. Les chiffonniers deviennent si nombreux qu’il devient nécessaire d’encadrer cette activité. À partir de 1828, ils sont obligés de se faire enregistrer et de porter une médaille.

Officiellement on dénombre alors environ 6 000 chiffonniers à Paris, officieusement ils seraient plus de 35 000 hommes, femmes et enfants à fouiller les rues de la capitale à la recherche de tout ce qui leur permettra de vivre, peut-être même, pour les plus chanceux, un trésor, « Oui, quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite… Et ça recommence comme ça à chaque nouveau tas. » Des tas, oui car le récipient à ordures ne sera inventé qu’en 1884 par Eugène Poubelle, alors en attendant, les ordures sont déposées en tas contre les bornes, bornes qui étaient « destinées à maintenir les roues des voitures à un éloignement suffisant des constructions, pour ne point les endommager. »


Rien ne meurt sur la terre  tout se transforme, sans nom d’auteur, détail, Série encyclopédique Glucq, 1833-18963, gravure sur bois, 40x29cm ; réimpr., n° 3804, 1905, BnF, Estampes et photographie. Photo © BnF

 

C’est donc pendant cette époque qu’Antoine Compagnon nous invite à découvrir ces personnages qui seront bien souvent présents dans les œuvres de Victor Hugo (Les Misérables), Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal) et Eugène Sue (Les Mystères de Paris), pour ne citer qu’eux. « Le chiffonnier, allégorie du Paris noctambule, a captivé les écrivains durant plusieurs générations. » Et ce livre vise à combler un manque, l’étude de leur impact sur la littérature du XIXe n’a pas été assez travaillée.

C’est ainsi que l’auteur s’attache, dans un premier temps, à nous dire qui étaient les chiffonniers, souvent des anciens soldats de la Grande Armée, ainsi que les chiffonnières, qui représentent un tiers des effectifs et qui étaient, pour la plupart, d’anciennes prostituées.

Dans un second temps, ce sont toutes les allégories liées au chiffonnier qui sont étudiées, analysées. Le chiffonnier philosophe, sans entrave, libre d’aller et venir, « mais le mythe tendit à occulter la réalité du métier » ; le chiffonnier mouchard qui a les oreilles et les yeux qui traînent partout ; le chiffonnier chanceux qui va trouver un trésor et s’élever au rang des rois — là où les rois, eux, se retrouvent dans le ruisseau ; le chiffonnier faucheur, lié à la Mort « qui emporte et conserve tout. »


Nous voici donc plongés, à travers de nombreux extraits de poèmes, de romans, d’articles, d’illustrations, dans le Paris énergique et révolté de ce XIXe siècle, un Paris qui quitte ses habitudes prises sous l’ancien régime pour entrer de plain-pied dans la modernité et le capitalisme ainsi que dans la réflexion et l’analyse, grâce aux regards justes d’auteur. e. s et d’artistes sur une société en pleine mutation.

« L’écrivain et le chiffonnier sont intimement solidaires, ils dépendent l’un de l’autre pour leur survie, indissociables qu’ils sont par leurs industries, car l’activité de l’un ne pourrait pas se poursuivre sans la matière première fournie par l’autre. » Et pourtant, le chiffonnier tombera bientôt dans l’oubli, révolution industrielle et amélioration de la voirie et de sa logistique, aidant. C’est la fin d’une époque, Baudelaire meurt en 1867, Hugo en 85.

Cependant, à l’heure du tri des déchets, de l’écoresponsabilité, Lavoisier a encore et toujours raison. Nous ne sortons plus à la nuit tombée avec nos crochets – bien que… qui n’a jamais jeté un œil dans les amas de meubles qui jonchent les trottoirs les soirs où les encombrants doivent passer ? — mais nous recyclons toujours, mieux (!) nous payons même pour aller voir des expos où nos déchets sont devenus des œuvres d’art. 


Les Chiffonniers de Paris, d’Antoine Compagnon et publié par Gallimard dans la collection « Bibliothèque des Histoire », est un livre remarquable où la petite histoire rencontre la grande littérature, à moins que ça ne soit l’inverse. 



Antoine Compagnon – Les Chiffonniers de Paris – Editions Gallimard – 9782072735141 – 32 €


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