Attendre avant de crever, Karine Médrano

Clément Solym - 25.08.2011

Livre - attendre - avant - crever


De ces 17 nouvelles, le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ne dégouline pas de bons sentiments. Au contraire, l'égoïsme, la rébellion, la soumission, la mesquinerie et bien d'autres sentiments tout aussi vils éclatent entre ces pages.

Personnages et situations sont parfaitement campés en quelques mots, si bien que l'on passe d'un univers à l'autre entre deux récits sans perdre pied. Il faut dire que la plume de Karine Médrano reste vive, percutante, incisive, les histoires sont inventives et surprenantes, le tout pour nous réjouir.

Délicatement, le recueil Attendre avant de crever, (dont le titre rappelle Boris Vian) déverse son acide dans notre for intérieur, une acidité doucereuse et humoristique, mais qui ronge quand même un peu. De quoi rendre cynique à force de disséquer l’envers inavoué d’histoires d’amour, les dominations tacites, ces histoires de mépris, ces incompréhensions, désaccords qui remplissent notre existence.

Ce sont des individus qu’on préfèrerait presque laisser dans leur histoire, comme une couveuse, de peur qu’ils ne survivent pas à la vérité du quotidien, que la vivacité de l’air ne désintègre le peu de consistance qu’ils préservent comme ils peuvent (« le lave-vaisselle »). Comme cette femme, qui se noie dans le vertige amoureux (« Scarlett O’Hara »).

Et progressivement, le malaise s’installe. Cette femme qui passe sa vie à attendre que cet homme la rejoigne (« mademoiselle Martha»), ces individus qui se mentent un peu, ferment les yeux sur certaines évidences… Ces personnages sont étrangement familiers, si familiers que cela en devient perturbant.

L’auteur raconte des histoires parfois minées par une différence de point de vue incommunicable, condamnées par l’hermétisme de l’univers de chacun. Toujours avec une ambivalente affection et une indulgence dangereusement condescendante, Karine Médrano découvre ces personnalités qui se sont elles-mêmes enfermées dans une histoire pour des raisons variées : devenir quelqu’un et se donner une consistance en épousant volontairement un rôle garant d’une certaine unité personnelle, sacrifiant une partie de l’identité.

D’autres se sont fait enfermer. Par la gloire, par une posture, par une position. Dans de multiples cas, se révèle sous-jacente l’histoire d’une ablation, d’une mutilation de l’individualité ou de l’intégrité. Un peu comme si on oubliait une partie de soi pour que la vie soit plus confortable, livrée à des désirs, qui souvent, (tristement ?) se muent en attentes.

La construction de chaque nouvelle mérite une mention spéciale. La chute est toujours exquise. Avec Attendre avant de crever, Karine Médrano présente des individus contemporains dans toutes leurs originalités et leur bizarrerie. Un recueil en forme d’analyse cynique, à picorer, piocher, dévorer, selon votre degré de sensibilité.