Au chômage, elle kidnappe un bébé pour obtenir une rançon

Nicolas Gary - 03.09.2019

Livre - Thomas Gunzig Feel Good - Au Diable Vauvert - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE – Rendons en chœur à Thomas Gunzig ce qui lui revient justement : il y a dans ses romans une dimension balzacienne. Sans verser dans le gigantisme du maître, sa comédie d’une humanité foutraque et perdue n’en reste pas moins juste. Finement, et douloureusement juste. Surtout pour ces personnages, la douleur.
 
 
 

Quiconque a lu Le cousin Pons sait immédiatement de quoi on parle quand on évoque la cruauté des créateurs. Bon et naïf, ce parent pathétique culmine au summum du ridicule. Son appétit finit par le définir aussi fatalement que son estomac le gouverne. Et quand parvenu à la moitié du roman, on imagine bien que Balzac, plein de grâce, aura pitié de ce pauvre cousin, il n’en sera finalement rien.
 
Chez Gunzig, il y a plus d’humanité, même si l’on craint à chaque page de voir ses personnages se balancer d’une falaise improbable ou se jeter sous les roues d’un véhicule en mesure de mettre un terme à leurs misères. On en rangerait même les ceintres de peur qu'ils ne tentent de se pendre. Sauf qu'ils ont une force de vie épatante...
 
Voyons Alice, qui de prime abord serait plutôt une jolie demoiselle, bien faite, et dont l’épanouissement n’aura finalement été contrarié que par d’insignifiants détails. Une famille un peu trop juste, financièrement, des parents pas assez aisés, une médiocrité pas assez profonde pour inspirer la compassion. Alice aurait pu s’en sortir. Même avec son job de vendeuse de chaussures : mais il a fallu un enfant, un père foutu à la porte et un licenciement économique.

Ah, misère que cet argent de malheur.
 
Son contrepoint dans Feel good, c’est Tom. Écrivain. Tout petit, il avait quelque chose de différent — mais certainement pas dans le sens de « positivement différent ». Pas un retard, pas une vraiment difformité, juste une différence qui va vous rendre la vie plus complexe. Devenir auteur, c’est la voie royale — enfin, financièrement, non, pas pour Tom : elle permet au moins de s’épanouir dans sa différence et trouver, dans l’écriture, un certain refuge.
 
Autant Alice est plutôt douée pour la vie de maman, autant Tom s’est montré incapable de préserver sa famille. Quand Pauline le quitte, pour un autre, rien d’inattendu — et de toute manière, Pauline fut un choix par défaut : Tom, lui, voulait Charlotte.
 
En revanche, Alice n’est pas au top pour organiser des kidnappings et des demandes de rançons. Convaincue qu’elle peut extorquer de l’argent à des parents dont elle ravirait l’enfant, elle finit par se retrouver avec son propre gamin et une gamine à charge, que personne ne réclame. Simplement parce qu'elle a enlevé la mauvaise victime. Et là, Tom a une carte à jouer : parce qu’une pareille histoire, ça ne court pas les rues, et pour un écrivain en mal de succès, y’a certainement un coup à jouer.
 
Leur rencontre, c’était fatal, se fera sur internet, par email, dans des circonstances rocambolesques. Et leur association de malfaiteurs, comme il se doit, oscille entre l’absurde et le tragicomique. Et pourtant, qu’est-ce qu’ils sont touchants, dans leur fragilité obscène, dans cette misère quotidienne qui leur maintient la tête à peine hors de l’eau, juste assez pour respirer, retourner boire la tasse et craindre de ne plus pouvoir respirer…
 
Thomas Gunzig frappe fort, juste, mais ne veut de mal à personne : c’est un criminel littéraire sans victime. Parce que le sacro-saint pouvoir de tout romancier est de résoudre les pires horreurs qu’il impose à ses protagonistes. Omnipotent romancier, qui torture ses chétives bêtes, lancées dans la vie avec la passion de qui s’efforce, devant une étendue d'eau, de faire des ricochets. Qu’importe que ça rebondisse, il se trouvera toujours d’autres cailloux plats pour recommencer.
 
À tout créateur tout honneur, et qu’on lui rende donc les justes mérites : c’est un tour de force et une confiance en l’avenir qui rendront une consistance, et une existence, à Alice et Tom.
 
Illustrant à ce titre l’exergue du roman, attribué à la mère de l’auteur, de retour de vacances, en juillet 1982 : « Tout finit toujours par s’arranger. »
 
Car au besoin, la Mort n’est jamais loin.
 
 
Thomas Gunzig — Feel good — Diable Vauvert — 9791030702743 – 20 € 

 
Dossier - Rentrée littéraire 2019 : (presque) 524 romans à lire


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Pour approfondir

Editeur : Au Diable Vauvert
Genre : littérature
Total pages : 400
Traducteur :
ISBN : 9791030702743

Feel good

de Thomas Gunzig

Après le succès de La vie sauvage, le nouveau roman de l'écrivain belge surprend par son acuité sociale, entre réalisme et satire contemporaine Alice, vendeuse dans un magasin de chaussures, a toujours été marquée par la précarité sociale. Mais elle n'en peut plus de devoir compter chaque centime dépensé et de ne pas pouvoir offrir une vie plus confortable à son fils. L'idée folle germe alors en elle d'enlever un enfant de riches dans une crèche de riches pour exiger une rançon. Malheureusement, tout ne se déroule pas comme prévu et elle se retrouve bientôt avec un bébé que personne ne réclame sur les bras.Tom, écrivain moyen, croise la route d'Alice et son histoire de kidnapping lui donne une idée : il lui propose d'en tirer un roman et de partager les bénéfices.

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