Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, Linda Lê

Clément Solym - 24.02.2009

Livre - fond - inconnu - trouver


Parler de littérature, parler des livres, des auteurs, de leurs mots, de leurs maux, voilà une lourde charge qui nécessite un choix délicat des références. Mais pas pour tout le monde, clairement. L’exemple de Linda Lê est celui que tout professeur d’université devrait évoquer : dans une forêt de signe, la voilà qui vous guide et taillant avec un scalpel dans une brousse dense, elle présente des auteurs.

Elle les évoque, en parle, s’amuse avec nous de leurs travers. Elle les rend tendres et humains, débarrassant de cet obséquieux ramassis élitiste, ces fanfarons du vocable, qui, bouche pleine de leur suffisance, mugisse le mot littérature comme certains gourous s’adresseraient à leurs ouailles.

Linda Lê ne détient nulle suprême sagesse, pas plus qu’elle n’a décrypté de mystérieux adages : Linda Lê aime certains auteurs, et rit avec tendresse de cette affection, en survolant leurs parcours. Attention, survolé n’a rien de frivole. Ici, tout est sérieusement dit, sans se prendre au sérieux. Et sous le haut patronage de Baudelaire, elle nous invite à plonger - Enfer ou ciel, qu’importe - vers ces inconnus, ou peu s’en faut.

Ainsi, on fréquente Thommaso Landolfi, terrible auteur de l’Uxoricide, ou manuel de bien savoir tuer sa femme, on fait connaissance avec Stanislas Rodanski, pourfendeur de mot, de Breton et de beauté, laquelle avec lui « sera convulsive ou ne sera pas ». Point. Chapitre après chapitre, dix-sept auteurs, les « alliés substantiels » de René Char, sont passés, dans un inventaire nullement prévertien, par l’intelligence de Mme Lê. Subtile et fine, drôle autant que pétillante, elle virevolte entre les livres et les êtres pour ne plus délivrer aucun message pédagogique.

Ce livre est un éloge à la lecture, à la découverte et au bonheur de lire. Et pour mieux défendre son propos, il s’arme de ceux « dont l’absence ferait souffrir ». Quels meilleurs alliés pour se lancer dans l’arène d’une si noble quête !

Traversant l’Europe de part en part, nous introduisant dans son intimité de lectrice, Linda ne met personne d’autre qu’elle à nu : plonger dans sa bibliothèque, c’est ouvrir une porte, non dans son imaginaire, mais dans le locus lisens. Ces pages tournées et retournées sont des confessions aussi touchantes qu’émouvantes. On ne s’en lasse pas. Jamais.

Or pour qui savait qu’il pouvait déjà passer sa vie à lire, sans pour autant avoir plus qu’écorner le champ de livres qu’il faudrait avoir lu, c’est avec une boule de frustration que l’on ferme cet ouvrage. Loin de la méta littérature qui ne traite que de son nombril, l’aventurier trouvera ici des livres et des livres à découvrir, d’autres encore, et plus… Souhaitons-lui simplement de trouver le temps au cours de sa vie de pouvoir s’y consacrer. Dans le cas contraire, du moins aura-t-il rêvé longuement, en excellente compagnie.

Celle d’une dame qui aime lire et sait partager son plaisir. Quoi de plus altruiste ?