Au grand jeu des mots, au grand jeu de la vie

Auteur invité - 28.02.2020

Livre - petit traité insignifiance - Jean-Luc Favre


OVNI – Petit traité de l’insignifiance fait une apparition pour le moins intempestive dans le cadre des catégories figées du paysage littéraire. Poésie ? Essai ? Aphorismes ? Philosophie ? Linguistique ? Métaphysique ? Probablement tout cela à la fois. Le lecteur, d’abord interloqué, pense assister à un dialogue à première vue chaotique entre des instances qui posent des questions, les laissent sans réponse, ou répondent par une autre question, laquelle est une nouvelle béance. Répondent parfois par une affirmation, mais qui plonge le lecteur dans une perplexité sans fond. Dialogue intérieur du poète avec lui-même ? Alors c’est sans doute un dialogue entre ses mille moi…
 
 
 
Mais le chaos, si chaos il y a, est un chaos ordonné, sinon maîtrisé, un chaos qui joue avec une forme. Et cette forme est rigoureuse : c’est celle d’un abécédaire dont chaque entrée est inaugurée par un bref chapeau en italique, de tonalité souvent lyrique. Suivent, dûment numérotées - de 1 jusqu’à 580 ! — de courtes pensées, trois lignes maximum, qui prennent la tournure d’aphorismes, de maximes ou de versets. On parlera volontiers de logia si l’on accepte de prendre en compte une parole qui par ses dits exprime la dimension du sacré.

Cependant, aussitôt capté par cette mise en forme drastique, le chaos revient, gicle et fuse de toutes parts. Chaque affirmation bute sur un doute, chaque question sur un gouffre et chaque réponse rebondit sur un paradoxe ou une aporie. À toutes les questions posées, il n’y aura au mieux que des bribes de réponses, et contradictoires entre elles. Tous les agaçants tourniquets de la pensée sont convoqués, l’ordre et le désordre, le vrai et le faux, le rationnel et l’irrationnel, la raison et la folie, le je et les autres… mais toutes les pistes seront brouillées, toutes les dialectiques renvoyées à leurs impasses. 

Le poète, qui est aussi bien le philosophe et le métaphysicien et le prophète, le vates au sens virgilien du terme, s’en tire par l’humour, s’incarnant tantôt dans le grand aventurier qui défie les galaxies et les nébuleuses de l’Être, tantôt dans le « Petit Poucet rêveur » qui tire sur l’élastique de ses souliers au ras du sol. Le voilà confronté à sa petitesse et à son insuffisance, et à la fois, avec une folle ambition, à l’Absolu, au Mystère, celui de la vie, celui de la mort, et bien sûr à celui de la parole.

L’enjeu ? Trouver un équilibre, forcément précaire, dans ce chaos mouvant, dans cette distension entre le Néant et le Tout qui est non moins une distension entre le cocasse et le glorieux, le dérisoire et le sublime. Mais ce jeu déconcertant entre le rien du poète en son individualité et l’infini est un jeu exaltant. À la lettre exaltant.

Quant au lecteur, le voilà embarqué dans une lecture totale, proprement interminable, et ce malgré le format réduit de l’œuvre : la pensée est sans cesse bousculée, relancée tous azimuts. Mais il se prend bien vite à ce jeu kaléidoscopique où il ne cessera de rebondir, tantôt émerveillé, tantôt sidéré, c’est-à-dire plongé dans une stupeur à laquelle aucune logique rationnelle ne saurait l’arracher. Fasciné, il cherche son chemin dans ce dédale de mots, se perd, s’enivre de se perdre, de se retrouver toujours, de se perdre à nouveau.

S’enchante de ces virevoltes, joueuses et gracieuses sans doute, mais toujours lestées d’une si profonde interrogation sur la Vie et le Verbe.

À vrai dire il ne fait qu’emboiter le pas au poète dont on voit bien vite qu’il est cet intrépide pèlerin qui cherche sa voix, et sa voie : sa voix, loin du langage convenu et donc mort de la communication, ce langage qui est celui des autres en moi ; sa voie, qu’il trace en avançant, mais qui s’efface aussitôt derrière lui, funambule toujours sur un chemin de crête, toujours menacé de sombrer d’un côté dans l’insignifiant, et de l’autre de s’évaporer dans les vertigineux mirages qu’on pourrait prendre pour l’Absolu.

Il doit rester cet aurige qui d’un même poing, ferme bien sûr, tient les brides de tumultueux coursiers, tous champions de la discorde. Mais c’est avec délices qu’il affronte ce grand jeu avec les mots, un grand jeu où il s’enchaîne ardemment pour gagner sa liberté, où il se crucifie voluptueusement, confiant dans sa résurrection. Confiant dans la puissance du Verbe.
 
François Aguettaz


François Aguettaz est né en 1947. Docteur es lettres. Ancien collaborateur du Centre de Recherche sur l’Imaginaire et la Création de l’Université de Savoie où il a consacré une thèse sur le lecteur de la poésie. Auteur d’un ouvrage remarqué intitulé L’Ecole de la République sous le choc (L’Harmattan), il a également collaboré à de nombreuses publications dont le Dictionnaire de la littérature de A à Z (Hatier).    


Jean-Luc Favre – Petit traité de l’insignifiance – 5 sens éditions – 9782889491568 – 11,90 €


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