Au pied des vénérables, relire l'histoire de notre nature

Mimiche - 15.01.2019

Livre - Essai evolution - sciences histoire - arbres nature homme


ESSAI - « On considère toujours comme original le monde qui nous a vu naître, quel que soit son état objectif » constate Stéphane Durand en introduction de son propos. Ce qui est naturel aux plus jeunes apparaît comme une énorme régression aux plus anciens lesquels ont, par exemple, connu une plus grande exubérance d’insectes les soirs d’été…
 

Mais les « anciens » n’ont pas pour autant une vision objective de ce qu’était le monde avant eux et l’Europe d’aujourd’hui ne laisse pas facilement imaginer ce qu’était ce territoire il y a une vingtaine de milliers d’années, alors que la Manche n’était qu’une rivière qui se traversait à pied, alors que l’air froid était tellement sec qu’il ne neigeait presque plus, alors que, évidemment, dans toutes ces étendues glacées, les arbres n’existaient pas (ou plus exactement « plus »).

C’est un voyage tout au long de cette période post glaciaire que propose Stéphane Durand dans ce livre enthousiasmant.

Le retrait progressif des glaciers sur plusieurs millénaires s’accompagne d’une nouvelle exubérance des forêts. Les grands arbres se taillent une part de lion autorisant ainsi à un foisonnement d’espèces rampantes, courantes, volantes, … d’occuper leurs sous-bois pendant que, progressivement, s’installe un bipède cultivateur-cueilleur qui va commencer son œuvre de façonnement du milieu à son image.

Au hasard des successions et des évolutions des biotopes où les espèces se succèdent dans une conquête acharnée des espaces mis à disposition par le recul des glaciers, c’est à la découverte des spécialisations des uns et des autres que nous pouvons assister (médusés par tant d’obstination et de désir de prolifération qui exprime la vitalité des espèces) à la modification des paysages et de l’occupation des sols et des territoires.

C’est essentiellement par l’expansion des espèces d’arbres que Stéphane Durand se laisse guider, et nous à sa suite : -20.000, -15.000, -10.000 ans… Le temps passe à une vitesse folle et la forêt occupe tous les milieux, partout, au même rythme. Une forêt dont plus rien ne subsiste à ce jour tant « sapiens » s’est acharné à y apposer sa marque au fer rouge sans en entendre, sans en comprendre, ni écouter les langages.

Car la forêt n’est pas seulement cet espace ombragé où les peupliers et les résineux ont été plantés en rangs d’oignons comme dans un potager.

Dans la forêt, le désordre et la liberté règnent. Mais s’échangent, d’arbre à arbre, dans une communauté bien comprise, des informations ou des nutriments. Les individus bénéficient de la symbiose mycorhizienne (collaboration avec des champignons) pour optimiser la mise à disposition de l’eau et des oligo-éléments présents dans les sols. Ils préparent aussi, à leurs pieds, leur future succession, gèrent leur reproduction ainsi que la consommation des ressources ou les échanges entre individus ! « Les arbres sont bien vivants, autant que nous pouvons l’être nous-mêmes. Mais nous sommes tout simplement aveugles et sourds aux signes de vie qu’ils manifestent ».

Et nous sommes encore incapables d’accepter de leur accorder une « intelligence » de leur vie, de leur communauté, car incapables de concevoir cette « intelligence » autrement qu’à l’aune de schémas exclusivement humains.

Stéphane Durand ouvre devant nous des perspectives qui font dériver l’imagination vers la planète Pandora du film Avatar.

Mais son propos n’est que scientifique (et très loin de cette vision personnelle), arrimé à des travaux de recherches convergentes, objet de publications internationalement reconnues.

Au pied de ces vénérables immobiles, tout un monde qui grouille, mange, se reproduit, est mangé, qui fouille, aère et retourne les sols, consomme les végétaux morts, qui stocke des réserves de graines pour l’hiver (qu’ils oublient parfois ou ne retrouvent pas pour les manger mais qui seront alors disponibles pour lancer à la vie un nouvel individu).

Toute une vie qui s’organise autour de l’eau qui ruisselle, gonfle, s’étend en mares, lacs ou étangs, bondit en torrents, où d’autres formes de vie viennent à leur tout proliférer.

Une abondance phénoménale. Un grouillement bouillonnant qui s’auto-bouleverse toujours d’équilibre en déséquilibre vers un nouvel équilibre, chacun profitant de nouvelles opportunités et inventant « ses propres perturbations créatrices en un cercle vertueux ».

« Nous devrions sans cesse respecter la vie », dit Stéphane Durand

En tant que « plus grand perturbateur de tous les temps », il est indispensable de l’entendre et, pour cela, de lire ces pages somptueuses, riches de toute l’exubérance de la vie. Des pages qui nous montrent comment la nature s’adapte aux désordres que nous créons.
 
Peut-être faudrait-il quand même que nous limitions un peu les dégâts ? Car le rythme effréné que nous lui imposons n’est pas sans risque. N’oublions pas que l’une des hypothèses évoquées pour expliquer la disparition des hommes sur l’île de Pâques serait la destruction de la forêt…


Stéphane Durand - 20.000 ANS ou la grande histoire de la nature - Actes Sud - 9782330111090 - 22 €


Commentaires
Très beau texte ,merci !
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre :
Total pages : 238
Traducteur :
ISBN : 9782330111090

20 000 ans ou la grande histoire de la nature

de Stéphane Durand

Des majestueuses baleines aux bouquetins espiègles en passant par les nuées d'oiseaux qui peuplent ses cieux ou les rivières pavées de nacre, lagons bleu azur et forets équatoriales, la France nous accorde depuis plus de 20 000 ans un spectacle naturel prodigieux mais occulté. C'est le syndrome de l'amnésie écologique : on n'imagine pas que la France fut d'une incroyable richesse naturelle et que cette surabondance fut longtemps la norme ; c'est la rareté actuelle qui est exceptionnelle... La nature a une histoire et elle est intimement liée à celle des hommes. Ecrit dans une langue alerte et légère, le livre fourmille d'anecdotes étonnantes sur la biologie et l'écologie de toutes ces espèces, mais également sur les hommes qui en ont été les témoins. C'est une ode au potentiel de la France sauvage.

J'achète ce livre grand format à 22 €