Au revoir là-haut : (Le)maître en tous genres

Cécile Pellerin - 04.12.2013

Livre - 1ère guerre mondiale - Prix Goncourt - escroquerie


Que Pierre Lemaître ait obtenu le prix Goncourt est sans doute une bonne chose. C'est l'opportunité idéale pour qu'un plus grand nombre de lecteurs se tourne maintenant vers ses ouvrages précédents,  des romans policiers plutôt enthousiasmants.

 

En effet, dans l'art de la manipulation, du suspense et de l'intrigue efficaces, Pierre Lemaître a un talent incontestable. Ses romans, toujours très visuels, se lisent chaque fois avec intérêt, surprennent à tous les coups, entraînent le lecteur là où il ne pensait pas aller, captivent sans relâche, effraient et amusent aussi, souvent caustiques. Sans temps mort, selon un rythme vif et tendu, Lemaître a su séduire l'amateur de polars et devrait, sans le décevoir et sans surprise non plus, convaincre maintenant un lectorat plus large.

 

C'est d'ailleurs avec des moyens similaires que ce roman à la tonalité picaresque étonne et amuse. Sans artifice de langage ou de style, avec un naturel séduisant, populaire et simple, il parvient à captiver, à surprendre et à retenir l'intérêt du lecteur pendant plus de 500 pages. Une lecture au sein de laquelle on se sent bien, sans prétention, proche et chaleureuse, pourtant toute imprégnée d'une ambiance historique sombre et atroce, pas franchement sympathique mais assurément bien documentée.

 

A l'aube des commémorations du centenaire de la 1ère guerre mondiale, cet ouvrage, même s'il s'inspire très librement de ce contexte historique, est une aubaine. Avant tout pour le lecteur qui revisite alors une période encore assez mal connue, celle de l'immédiate après-guerre. Epoque à la fois de désarroi, de peines intenses, de grandes souffrances, d'horreurs éprouvées et de traumatismes incurables où l'on s'occupe davantage d'honorer les morts plutôt que de soulager la douleur des survivants.

 

Albert et Edouard (« l'éclat d'obus lui a emporté toute la mâchoire inférieure ; en dessous du nez, tout est vide, on voit la gorge, la voûte, le palais et seulement les dents du haut, et en dessous, un magma de chairs écarlates avec au fond quelque chose, ça doit être la glotte, plus de langue, la trachée fait un trou rouge humide… »), deux soldats rescapés, rapidement mis au ban de la société, sans illusions d'avenir heureux, imaginent une vaste escroquerie de monuments aux morts, un moyen ultime pour sortir du néant dans lequel la guerre les a engouffrés. Une vengeance utile à une réhabilitation omise non seulement par un Etat déficient, mais par la société et leur famille entière.

 

Mais la guerre sait aussi être profitable à d'autres. Le lieutenant Henri d'Aulnay-Pradelle le sait bien. Il en a fait son commerce. Après la gloire (« assez vulgaire mais c'était un héros ») et la reconnaissance, il a maintenant besoin d'acquérir la richesse et pour cela, il est prêt à tout.

 

Et le malheur des uns doit pouvoir le permettre. Sans véritablement se soucier du travail de deuil et de mémoire nécessaire à la reconstruction humaine, au-delà de toute morale, il développe un marché lucratif et très rentable autour de la mort. Sa cupidité et son arrogance le conduisent vite à une gestion ignoble et irrespectueuse des cadavres, sans états d'âme ni scrupules. « A quatre-vingts francs le cadavre et avec un prix de revient réel aux alentours de vingt-cinq, Pradelle espérait un bénéfice net de deux millions et demi […] Le marché du siècle ».

 

Deux histoires d'escroqueries parallèles, menées de front qui entraînent dans leur sillage une série de personnages secondaires, hauts en couleurs, aux personnalités convaincantes, qui multiplient les événements, étoffent chaque rebondissement, apportent du rythme et de l'action, donnent à voir, à entendre (nombreux dialogues, vraiment réalistes), créent la vie. 

 

L'agitation est permanente, le suspense intense et si la mise en place de intrigue est peut être un peu lente (une bonne centaine de pages), ensuite le récit défile à vive allure, se déploie sans temps mort, passionne de bout en bout, déstabilise, étonne et exalte le lecteur. Entièrement comblé.

 

 Même corrompus, certains personnages émeuvent, soulèvent des éclats de rire (jaune). Une tonalité parfois cynique et cruelle mais sans jamais se départir d'une drolerie. Il n'y a pas d'austérité ni de gravité inssuportable dans ce roman même si l'horreur défile en continu. Le lecteur s'amuse, palpite, jubile, traverse le roman avec plaisir et une délectation évidente.

 

Un succès justifié.