Autofictif Père et fils, d'Eric Chevillard

Clément Solym - 05.04.2011

Livre - autofictif - pere - fils


« L’Autofictif » ne se raconte pas : il se déguste. Du 18 septembre 2009 au 17 septembre 2010, Éric CHEVILLARD accumule les aphorismes au rythme effréné de trois par jour ! S’y glissent, de temps en temps, quelques brins de poésie rimée mais y figurent surtout quelques sentences parfois acerbes, acérées souvent inquiètes et introspectives.

C’est l’angoisse de l’écrivain qui se taille la part du lion dans cette succession de notes. Qui est son lecteur ? L’absence de ses livres chez le libraire traduirait-elle un mépris pour on œuvre ? Leur présence, une absence de lecteur ? Pourquoi n’a-t-il pas reçu l’onction de ses pairs, d’un Prix convoité ?

Mais cet état d’écrivain, s’il le plonge dans toutes ces angoisses, apparaît bien parfois comme une thérapie personnelle grâce à « la simple vertu absorbante du papier » qui constitue « ces livres (qui) se nourrissent de ses turpitudes et de ses angoisses ». Et même s’il fait parfois semblant de ne pas s’offusquer de voir la reconnaissance générale l’encenser, « écrirais-je encore, si j’avais des lecteurs ? » se demande-t-il ?

Et puis s’embrouillent ici et là, les sentiments si opposés liés à la perte du Père et à la naissance de la Fille ! Toute une tempête qui gronde derrière un front soucieux, perturbé, émerveillé : « ta tête lourde de sommeil roule encore sur l’épaule de ton père que déjà sur ton épaule roule la tête lourde de sommeil de ton enfant ».

Le bonheur de la naissance, les joies et les contradictions de la paternité, tout cela se mêle dans l’attente de ce jour tant attendu où Suzie va rejoindre dans la vie son aînée Agathe. Laquelle découvre, en l’attendant aussi, des mots que son père lui apprend au fur et à mesure.

Des mots (bien peu courants voire parfaitement inusités) dont Éric CHEVILLARD use et abuse à plaisir tout en se demandant : « Combien de livres pourrais-je écrire encore avec tous les mots que j’ignore ? ».

Il en joue et en rejoue dans quelques petites tirades bien senties où le burlesque le dispute à la cocasserie, la truculence, l’ironie ou le loufoque : « tous ces coups d’épée dans l’eau et il faudrait s’étonner de la disparition des baleines ? ».

Un vrai éclectisme qui ne manque évidemment pas d’égratigner l’actualité en tous genres et tout aussi évidemment ceux qui la font : dans son milieu de prédilection bien sûr, la littérature (« je découvre dans cette librairie que le Prix Renaudot vient d’être décerné à un certain Frédéric Beigbeder : jamais entendu parler. » !) mais aussi dans nombre d’autres qu’il observe avec beaucoup d’acuité voire de sévérité, la politique notamment : gare !

Reviennent enfin régulièrement de grands questionnements intérieurs parmi lesquels la mort (la sienne et celle de ses proches, son père en particulier) tient une place importante pour cet athée qui ne cesse d’invectiver Dieu et d’accuser ce dernier, par anticipation, de manquer de mansuétude à l’égard de ceux qui n’auront pas cru en lui ! Cette mort, cette fin l’obsèdent et ce n’est que par des pirouettes pleines de dérision qu’il parvient à s’en arranger : « Après ma mort, la Terre continuera de tourner, me dit-on. Je demande à voir. ».

Au milieu de tous ces textes épars, débridés, fleurissent quelques sentences qui ne dépareilleraient pas dans les épreuves de quelques examens avec des affirmations dont le péremptoire (« il est vrai cependant que l’hypocrisie qui le rend plus redoutable encore est un raffinement de l’esprit coinvilisé ») le dispute à l’incisif « combien d’aphorismes pour tenir le monde en coupe réglée ? ») : dissertez !

Voilà un petit recueil qui mérite d’être posé sur une table de chevet : une petite dose quotidienne pourrait faire au moins autant de bien que des tas de médicaments aux effets bien plus délétères.

Allez, c’est une ordonnance que je vous prescris !



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