medias

Aux absents et à ceux qui ont pris la fuite : ici sont mes racines

Mimiche - 26.09.2018

Livre - Marco Balzano - Je reste ici - Philippe Rey RL2018


ROMAN ETRANGER - Cela commence au tout début des années 1920 dans une petite vallée du Bas Tyrol que le traité de Saint Germain-en-Laye (un des points finaux de la Première Guerre Mondiale) a fait basculer, en 1919, de l’Autriche à l’Italie : le val Venosta - au Nord du lac de Garde - dont la rivière qu’il abrite descend plus loin jusqu’à Bolzano.

 


Une vallée où Trina avait, avant le Traité, fait ses études en allemand afin d’y devenir institutrice. Une vallée qui voit soudainement arriver des italophones, des nationalistes qui ne tarderont pas à être franchement fascistes, qui lui fermeront la porte de l’école pour attribuer les places d’institutrices à des italiens envoyés là, de toute l’Italie : les adeptes de Mussolini veulent italianiser ces nouveaux territoires nationaux au pas de charge.

 

Alors, Trina, qui a épousé le beau mais timide Erich, qui a eu, avec lui, d’abord Marica puis Michael, aide son mari à la ferme dans leur petit village de Curon : vaches et moutons sont le lot quotidien de ces paysans durs au labeur qui rechignent à abandonner leur langue maternelle au profit de cet italien qu’ils ne sauront jamais ni lire ni écrire.

 

Sous la protection du père Alfred, le prêtre de Curon, Trina assure aussi une école clandestine pour continuer à enseigner l’allemand aux enfants des maz - les fermes – de ce village. Malgré la chasse que les nationalistes font à ces écoles interdites. Au risque de représailles. Au risque d’un exil à l’autre bout du pays, très loin à l’autre bout de la botte.

 

Erich, lui, s’inquiète de ces travaux qui ont commencé en aval du village pour la construction d’un barrage destiné à produire l’électricité dont les industries qui s’implantent du côté de Bolzano auront besoin pour leur développement. Un barrage qui met en péril le village de Curon.

 

Un jour de 1936, Anita, la sœur d’Erich, venue d’Innsbruck s’installe à Curon avec son mari Lorenz pour échapper au tourbillon urbain et aux voyages incessants de Lorenz, disait-elle.

 

Jusqu’à cette nuit où Anita et Lorenz sont partis comme des voleurs en emmenant avec eux la petite Marica, laissant Trina, Erich et Michael sans nouvelle, désemparés et perdus.

 

Des années plus tard, Trina a pris la plume. Elle écrit à cette fille qui est partie de la maison, qui n’a jamais donné d’autre nouvelle, qui n’est jamais reparue alors que, eux, malgré les vicissitudes, malgré la guerre, malgré le barrage, sont restés ici. Dans le pays qui les a vu naître. Dans leur pays. Sur leur terre pourtant tellement malmenée.

 

Elle raconte leur vie à leur absente.

 

Il est tout à fait clair que ce roman aux fondations historiques bien réelles, s’il m’a autant plu et touché, le doit beaucoup à tout ce qu’il a remué en moi d’histoire(s) personnelle(s).

 

La montée du fascisme en Italie. Les secousses de la Première puis de la Deuxième Guerre Mondiale. Les déplacements de frontière qui sonnent comme pour l’Alsace-Lorraine sans que ma scolarité m’ait jamais permis d’en avoir une simple information. L’exil que se sont résolus à choisir nombre de ces montagnards, paysans, éleveurs, agriculteurs. Les décisions politiques d’aménagement du territoire prises sans tenir compte des avis des populations locales (dont la langue non italienne ne prêtait pas à leur donner écho). Le dirigisme étatique. La terreur qu’a fait régner le nationalisme. Le lobbying (qui ne portait pas encore ce nom mais agissait déjà ainsi) des cartels industriels. Le comportement ambigu de l’Eglise Catholique et de ses représentants.

 

Tout cela résonne en moi à divers titres et donne une profondeur complémentaire à ce roman qui n’a pourtant pas besoin de mon modeste coup de main pour être un manifeste humaniste de premier ordre.

 

Ce « Je reste ici » sonne comme un tocsin pour ces gens qui n’ont pour eux que leur attachement viscéral à la terre qui les a abrités, nourris,, habillés, protégés, parfois très rudement malmenés et dont ils n’envisagent pas un instant de pouvoir être éloignés tant elle fait partie de leur corps, de leur passé, de leur présent et surtout de leur avenir.

 

Loin des salons feutrés où se prennent sans eux des décisions qui concernent leur vie, ils s’accrochent indéfectiblement à des racines qu’ils sont seuls à vouloir protéger. Et l’agression est d’autant plus sauvage qu’ils n’ont à leur disposition aucun embryon de moyen qui leur permettrait de s’opposer à un rouleau compresseur qui n’a d’autre ambition que de les broyer sans aucune considération pour eux. Comme le XXIème siècle le fait avec les dernières tribus aborigènes de par le monde : le parallèle n’est aucunement déplacé ou excessif.

 

[Extrait] Je reste ici de Marco Balzano
 

Fascisme, nationalisme, dictats industriels, passivité et dirigisme étatique (la contradiction s’éteint avec l’action des lobbies de tous ordres), tout cela constitue le fil rouge de ces vies que Trina raconte dans une langue crue, forte, pleine de la violence de ceux qui n’ont qu’elle pour rempart, pleine de l’impuissance de l’être fruste qui dit « normal », « juste » ou « équitable » face à l’orateur aguerri qui dit « intérêt supérieur » ou « légalité ». Toujours dans une tentative de renaissance après une défaite, toujours dans l’espérance, même quand l’espoir a disparu.

 

Et ce clocher, noyé, qui orne la première de couverture mérite d’illustrer une autre histoire que celle qui est aujourd’hui racontée aux touristes qu’il attire : celle que nous livre Marco Balzano dans ce livre très beau, très fort, magnifique.

Marco Balzano, trad. italien Nathalie Bauer - Je reste ici - Editions Philippe Rey - 9782848766836 - 18 €
 

Rentrée littéraire 2018 : les fashion weeks du libraire




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.