Azadi : dans les rues de Téhéran, le rêve brisé des femmes

Cécile Pellerin - 30.01.2015

Livre - Iran - élections - jeunesse


Saïdeh Pakravan est née en Iran mais partage sa vie entre Paris et Washington depuis les années 80. Exilée et opposée au régime de Téhéran depuis la chute du Shah, elle lutte contre le régime de la République islamique, en devenant notamment rédactrice en chef de la revue Chanteh. Passionnée de littérature, de langue maternelle française, elle publie aujourd'hui son premier roman en France.

 

Inspirée d'une réalité historique récente, les élections truquées de juin 2009, l'histoire qu'elle raconte, sous forme chorale, plonge le lecteur, dès les premières pages, dans une ambiance inhabituelle (imprégnée de nombreux mots persans),  à la fois bouillonnante et exaltée mais aussi pesante et liberticide ; à l'image d'une jeunesse iranienne qui rêve d'émancipation et d'Occident, audacieuse et courageuse sans être entièrement révoltée encore, bercée d'illusions et d'espoir, prête à croire les nouveaux candidats d'ouverture qui s'opposent à Ahmadinejad. Une jeunesse qui rêve de changement et de victoire. " J'ajoute que tout le monde en Iran est jeune et tous les jeunes veulent qu'Ahmadinejad  s'en aille, que Moussavi nous donnera davantage de liberté et un meilleur gouvernement."

 

Raha, jeune étudiante en architecture, issue d'une famille aisée et ouverte et Kian, son jeune fiancé, fils de chirurgienne, n'ont pas connu les révolutions de leurs parents mais aspirent  ensemble, avec leurs amis, au renouveau et à la liberté.

 

Ils revendiquent le droit de se donner la main en public, de se promener en couple sans être marié, de nager ensemble à la piscine, d'avoir un accès libre à internet, de ne plus se cacher pour regarder un film américain ou boire de l'alcool ;  pour les filles, de ne plus être obligée de porter le foulard, de mettre des robes et de voir disparaître enfin la police du code vestimentaire. "Je veux une vie, je veux choisir  un film à regarder avec les copains, aller à la Caspienne sans être arrêté par les Gardiens  ou les rondes de morale publique […] et ne plus vivre avec ce poids, comme un nuage toxique qui empêche de respirer."

 

Aussi lorsqu'Ahmadinejad est réélu, leur colère et leur déception, leurs frustrations, sourdes jusqu'ici, explosent à travers des manifestations incroyables dans les rues de Téhéran. La répression ne se fait pas attendre, la police anti-émeute, les Bassidji contiennent les foules de plus en plus férocement et Raha sait qu'elle risque chaque jour un peu plus sa vie en descendant dans les rues.  "Armés de couteaux, de manches de hache et d'armes à feu, ils ont blessé et tué  et continuent,  profitant de la confusion qui règne dans les rues pour faire leur sale travail en toute impunité".

 

Sa rencontre avec Hossein, jeune gardien de  la Révolution, bienveillant à son égard n'empêchera pas la tragédie. Malmenée puis arrêtée, elle va devenir la victime innocente et violemment meurtrie d'un régime autoritaire et phallocrate mais sa résistance, son obstination face au régime sauront la préserver de l'anéantissement. Il faut vivre pour dénoncer même si "demander justice à la république islamique constitue une contradiction en soi."

 

Un destin de femme noble et éblouissant qui progresse lentement, monte doucement en tension, s'agite au fur et à mesure que les manifestations progressent et rend compte avec habileté et justesse des états d'âme de cette jeunesse iranienne. Le lecteur perçoit une naïveté, des rêves non encore bafoués, saisit tous les événements qui se produisent à travers des regards innocents et se sent préservé, un moment, de l'horreur qui se dessine. Il est au cœur de cette jeunesse.

 

Puis, au fur et à mesure que l'histoire se déroule, principalement après le drame qui touche Raha,  une certaine distance  semble  vouloir se dessiner entre les personnages, l'auteur et le lecteur. Comme si une tristesse intense empêchait toute autre émotion. Les voix paraissent résonner avec moins de force, ne se détachent plus les unes des autres avec la même vigueur, le même naturel, presque atones parfois et parviennent plus difficilement au lecteur, comme teintées d'artifice, d'une certaine froideur (ou alors trop brisées pour être entendues). L'auteur paraît elle-même plus détachée, étrangère, si éloignée de ce pays qu'elle ne peut ni défendre ni regretter. "j'en ai assez d'avoir honte de l'Iran".

 

Il n'empêche, si le rythme est inégal, si l'écriture n'insuffle pas toujours l'intrigue avec assez de force, l'histoire de cette jeune femme retient et impressionne, éclaire sur la société contemporaine iranienne, les privations de liberté et rend compte avec effroi des conditions de vie de la population soumise à un régime religieux barbare et obscurantiste, si peu respectueux des femmes et qui glace le sang.