Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar : Ainsi soit-elle

Gariépy Raphaël - 16.09.2020

Livre


ROMAN FRANCOPHONE - Avec Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar plonge le lecteur dans une communauté religieuse intégriste et livre un récit d’émancipation. En véritable équilibriste, elle parvient à nous parler de l’emprise d’une secte sans remettre en cause la foi catholique, à dresser un cheminement vers la liberté sans jamais imposer de direction. Sorti le 20 août dernier aux éditions Julliard, il s’agit de son premier roman. 
 
 



C’est lors du mariage d’Hugo et de Marie-Sophie, entre un cocktail et une liturgie, que Sixtine Duchamp fait la rencontre de Pierre-Louis Sue de La Garde. Il apprécie sa discrétion et son humilité, elle aime l’assurance qui se dégage de son « visage de saint militaire ». À peine le temps de tourner deux pages et les voilà mari et femme, liés devant l’Éternel.

Pierre-Louis gagne bien sa vie, Sixtine pourra consacrer son temps aux futurs enfants. Ces rejetons sont importants : en grandissant, ils deviendront des soldats de l’Église et sauront sauver la France des manifestations de Satan, des migrants aux homosexuels en passant par les vaccins. 
 

Sociologie du fondamentalisme 


L’entrée dans le roman de Maylis Adhémar a quelque chose de jouissif : ce n’est pas tous les jours qu’on a le loisir de pénétrer dans le cercle très fermé des ultra catholiques français, et on peine parfois à croire que ces gens, qui cumulent nom à particule, amour des jupes longues et islamophobie, existent véritablement. 

La communauté des Frères de la Croix dans laquelle est plongée notre héroïne ressemble au premier abord à un paradis pour sociologue. Sixtine et ses proches n’existent pas tout de suite, ils n’ont ni corps ni chair, et se contentent de se mouvoir sur le fil de leur déterminisme. Cette fourmilière catholique semble hors du monde, peuplée de pantin à habitus. L’auteure sait à merveille nous montrer chaque pan de ce royaume terrestre, restant à distance, sauf pour distiller ici et là une discrète ironie. 

Mais très vite le réel s’invite au sein des pages, et cet univers en vase clos qu’il était plaisant d’observer devient autrement plus sombre. Car derrière le blanc et le bleu vichy des enfants de chœur se cachent la rigidité et la violence des intégristes. Le roman propose au lecteur une réalité froide, les dates et les lieux sont clairement énoncés, les références à la « manif pour tous » et les actions des groupes identitaires résonnent avec l’actualité. 

La fantaisie disparait peu à peu à mesure que le poids de la communauté se fait sentir. Sixtine est coincée dans son mariage, emprisonnée par l’idée que ses proches se font d’elle, son esprit et son corps soumis à d’improbables torsions depuis l’adolescence. Une gêne s’installe qui deviendra tension. La lecture finira par devenir étouffante jusqu’à l’explosion.


Un roman pour deux naissances


Après son mariage Sixtine a une mission : porter la descendance de Pierre-Louis, agrandir la famille des Sue de La Garde. Les deux époux exécutent cliniquement chaque soir, ce « va et viens coutumier qui fait trembler le monde » et bientôt notre héroïne attend un heureux évènement. 

Les médicaments et les tisanes tranquillisantes étant l’œuvre du Malin, les joies de la grossesse chez les Frères de la Croix sont faites de souffrance. Et c’est isolée, seule et malade que Sixtine commencera sa vie de mère. L’enfant grandit dans son ventre en même temps que s’élèvent en son sein des envies de révolte. C’est dans sa colère que le lecteur commence à connaître cette femme et à s’y attacher. 

Car Sixtine est un personnage difficile à saisir. Plongé dans le brouhaha de pensée de la communauté, on ne sait bien distinguer sa personnalité des injonctions des parents et beaux-parents. La jeune femme si discrète, si obéissante ressemble parfois à Meursaut de l’Etranger de Camus, au centre du roman et pourtant désespérément lointaine. Les prières qu’elle répète inlassablement seront longtemps les phrases les plus longues prononcées par notre héroïne, des supplications adressées au lecteur, ici dieu impuissant, réduit à tourner les pages. 

C’est l’amour pour son enfant qui permettra à Sixtine d’échapper à l’amour toxique des siens, petit à petit mère et fils prendront corps ensemble, jusqu’à fuir vers la terre promise. 


Ceci est la volonté de Dieu, ceci est amour


Les amuse-bouches et le fascisme latent de la communauté des Frères de la Croix forment un cadre particulièrement prenant, mais ne constitue pas toute la richesse de l’œuvre. Avec Bénie soit Sixtine Maylis Adhémar explore moins les dangers de l’intégrisme catholique que la difficulté de créer du lien.

En se confrontant au monde imparfait des païens, Sixtine découvrira certes les délices de la grasse matinée d'un dimanche sans messe, mais prendra aussi conscience de la complexité de tracer son chemin sans appartenir à personne. Le cheminement de la jeune femme vers sa liberté ressemble à une traversée sur corde raide.

 

Comment aimer les siens ? Comment ne pas reproduire ces liens trop serrés, ces lanières de cuir qui attachait Sixtine à la communauté ? Comment ne pas voir que les liens trop lâches empêchent de retenir ceux que l’on aime près de soi ? À elle comme à nous de trouver le bon équilibre.

Pour ce premier roman, l’auteure, qui a vécu une partie de sa vie dans un milieu catholique traditionnel, parvient à mobiliser des souvenirs personnels pour créer un personnage complexe et profondément humain. La force de Sixtine à la recherche du bonheur et de la lumière a de quoi redonner la foi. 


Maylis Adhémar - Bénie soit Sixtine - 9782260054542 - Julliard - 19.00 €


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