Bernard Waller, l'homme qui s'excusait d'écrire des livres, un article de Carl Aderhold

Les ensablés - 23.03.2013

Livre


[caption id="attachment_4342" align="alignleft" width="300"]Carl Aderhold Carl Aderhold[/caption] Le blog "les ensablés" s'enorgueillit aujourd'hui d'accueillir Carl Aderhold, romancier et directeur des éditions Vendémiaire dont nous avons récemment parlé (cliquer ici). Carl Aderhold a été révélé par son livre "Mort aux cons" et a publié depuis deux autres romans. Le dernier "Fermeture éclair" est paru en septembre 2012. Il travaille actuellement à la rédaction de son quatrième roman. Discret, Carl l'est sans doute autant que Bernard Waller dont il nous parle aujourd'hui. Lentement il construit son œuvre dont le propos est d'aborder par l'humour le monde moderne et ses travers. "Fermeture éclair" raconte ainsi la fermeture d'une usine et le désarroi des salariés, sans que jamais l'on ne sombre dans le pathos. Qu'il soit remercié de nous avoir consacré un peu de son temps pour nous faire connaître l'auteur oublié de "Pacific 231". Comment s’affranchir de son enfance ? Comment être quelqu’un d’autre que ce à quoi nos premières années nous destinent ? Ne plus en être ce condamné qui fait les cent pas parmi ses souvenirs avec le sentiment tout à la fois rassurant et amer de répéter jusqu’à la fin une histoire dont nous n’étions pas les maîtres ? Tant d’écrivains l’ont examinée, ressassée avec l’obsession de pouvoir la réécrire pour en changer le cours, d’autres s’y sont plongés comme on retourne sur les lieux du crime. Bernard Waller, lui, auteur de neufs romans a tout fait pour y échapper. Découvert par Raymond Queneau à la fin des années soixante, il se fait connaître par des récits à la fantaisie allègre. Paru en 1982, l’Ascenseur, histoire pleine d’humour et de tendresse qui raconte les aventures amoureuses d’une jeune femme habitant un appartement traversé par un ascenseur, reçut un accueil louangeur de la critique. Mais homme discret s’il en fut, il ne parvint pas à percer. Il lui aurait fallu sans doute ce sens de la carrière qui fait l’homme de lettres. Il en était bien incapable tant chacun de ses romans était pour lui une lutte entre sa passion de l’écriture et sa modestie, presque maladive, le conduisant souvent à s’excuser d’avoir écrit un nouveau livre. Représentant pendant près de trente ans d’une grande maison d’édition, il pratiquait l’itinérance comme un art de l’esquive. L’élégance de ne pas déranger, la peur de s’installer. Il aimait n’être que de passage, mais savait aussi à l’occasion poser ses valises. Pas un hasard s’il vouait un véritable amour aux trains, qui sont promesses d’ailleurs et assurance d’arriver à destination. Avec le train, on s’en va mais jamais on ne se perd. Il lui arrivait parfois de raconter les heures passées avec son grand-père sur le pont au-dessus de la gare Saint-Lazare à regarder partir les locomotives à vapeur rutilantes. Pacific 231Dans Pacific 231, son dernier roman, paru en 2006 aux éditions du Rocher, son héros, Benjamin Neck, un jeune homme de vingt-trois ans, vient de décrocher un emploi modeste, représentant d’un « éditeur de livres à vocation populaire », qui satisfait sa passion pour les trains, les gares, les vagabondages ferroviaires, en particulier pour la reine des locomotives, la Pacific 231 à laquelle Honegger dédia une de ses plus célèbres compositions. Le roman écrit à la première personne s’ouvre donc par cet entretien d’embauche. « Il me demanda brusquement si j'étais marié, ou si j'avais une liaison. Et, comme je répondis par la négative, il voulut savoir si mes parents vivaient encore. Je dus lui avouer que j'étais orphelin, qui plus est orphelin de guerre. Je précisai même que mon père était mort de maladie pendant la guerre et que ma mère avait disparu dans des circonstances obscures, que je n'avais pas la moindre intention d'élucider. J'ajoutai avec une arrogance et une pointe d'agressivité qui me semblent aujourd'hui déplacées, que cela ne regardait que moi, ne m'empêchait pas de vivre, et que, de toute façon, c'était mon histoire… » Commence alors ce que Bernard Waller définissait lui-même comme une odyssée ferroviaire sentimentale. Envoyé par son patron placer une encyclopédie sur les poissons à un gros client potentiel, Neck débarque à Val d’Hautaine, haut-lieu de la résistance locale au cours de la dernière guerre. Très vite pourtant on change de registre. Derrière l’apparente banalité de la situation, un petit hôtel au décor mélancolique, des menus sans surprises (Bernard Waller n’aimait rien tant que les restaurants familiaux, les plats du jour arrosés d’un bon verre de vin) et une tournée commerciale, se cache un mystère qui va se dévoilant peu à peu. À l’occasion du tournage d’un film dans la région sur la résistance ferroviaire, le passé de Neck qu’il avait soigneusement enfoui lui remonte en mémoire. Par bribes, il se rappelle qu’il a vécu quelque temps enfant dans ce village avec sa mère. C’était pendant la guerre et l’itinérance alors était pour certains une question de survie. Tout le roman se déroule dans une atmosphère étrange, qui fait songer au Grand-Meaulnes d’Alain-Fournier. Des ombres au costume rayé passent, chacun semble chargé d’un passé pesant, chacun connaît l’histoire de l’autre. Comme dans le roman d’Alain-Fournier, l’ambiance onirique sert non pas à effacer le réel mais à en gommer ces détails dont les écrivains besogneux se croient obligés de lester leur récit afin de le rendre authentique. L’enfance ici racontée ne s’attache pas à un individu, elle est l’universelle étrangeté qui nous explique tout entier, quel que soit le Rosebud – en l’occurrence ici une Pacific 231 sur un quai de gare enveloppé de fumée –, et après laquelle on court à jamais, comme un train qui emporte ceux que l’on aime. En lisant ces lignes, Bernard Waller, que j’ai eu la chance de côtoyer les dernières années de sa vie (il est décédé en 2010), aurait eu son habituel sourire, doux et gêné à la fois. Il ne racontait pas, il inventait des histoires, des petites histoires comme il disait, lâchait quelques jeux de mots dont il était friand comme une attention délicate envers son lecteur. Tout juste parfois évoquait-il, toujours avec ce sourire en guise d’excuse, les années sombres de l’Occupation, où ses parents lui apprenaient ce qu’il devait faire au cas où la Gestapo débarquerait pour les arrêter. « Si l’on sonne… » Ils lui désignaient l’armoire. « Bernard, placard. » Et l’enfant courait s’y réfugier…