Betty, la petite Indienne, ou la malédiction d'être femme

Fasseur Barbara - 08.10.2020

Livre - Betty Tiffany McDaniel - Prix America - Rentree litteraire 2020


ROMAN ETRANGER - Avec Betty, c’est aux femmes, aux mères et à leur force que Tiffany McDaniel rend hommage, à hauteur des yeux d'une enfant. Descendante d’un père Cherokee, peuple autochtone poussé à l’exil, et d’une mère « blanche » brisée par les traumas de son enfance, Betty devra se construire en tant que femme dans le Sud des États-Unis. Bercée par les légendes de son père et les réalités écrasantes de sa mère, de sa naissance à la mort de son enfance, elle nous guide dans cette tragédie américaine. Betty sera l’espoir de toutes pour que l’avenir d’une seule soit protégé.
 

 
 
 
 
L’histoire de Betty s’ouvre sur sa genèse, la rencontre de ses parents : Landon Carpenter et Alka Lark, dans un cimetière. Été 1938, abrités de la pluie sous un noyer, ils s’unissent pour créer la vie au milieu de la mort. Cette folie fera du jeune Cherokee un père, un homme, quelqu'un. Landon enlèvera Alka à un père violent, et ensemble, ils composeront leur propre famille. De naissances en décès précoces, la fratrie se forme et se transforme. Betty Carpenter, la Petite Indienne y trouve sa place au milieu de ses cinq frères et sœurs.
 
De ville en ville, d’état en état, Betty grandit et apprend aux côtés d’un père Cherokee qui lui transmet ses souvenirs et son savoir encyclopédique des plantes, de la nature et de ses légendes. En lui apprenant à écouter et comprendre la terre, il lui offrira le pouvoir perdu de ses origines, de cette société matriarcale où le sang des femmes sauvait les hommes. Nourrie de ces récits, Betty à son tour raconte et écrit, beaucoup, partout et tout le temps. Elle recevra également de lui un héritage bien plus lourd à porter pour ses épaules d’enfant, sa couleur de peau et ses longs cheveux noirs la transformant en étrangère aux yeux des autres.
 
Lassée de fuir, la famille retourne s’installer dans l’Ohio à Breathed après une énième attaque raciste envers Landon, une insulte tracée au crachat sur un visage maculé de charbon et un genou à jamais brisé. Mais bien vite, c’est à Betty d’être confrontée aux préjugés raciaux. Son surnom de Petite Indienne, bien qu’honorifique dans la bouche de son père se fait poison dans celle des autres. Elle comprend alors que le plus grand pouvoir de son père est de soigner les maux avec des légendes, d’adoucir la réalité avec des rêves, mais qu’il lui faut maintenant comprendre où s’arrête la métaphore et où commence la vérité. Comprendre pour faire face au racisme intégré par tous ; quel que soit leur âge, par peur de l'inconnu et de la différence, y compris par ceux qui viennent en secret commander les remèdes de son père.
 
En filigrane de la vie de Betty se jouent les combats parallèles et silencieux menés à tous les niveaux par chacun des membres de la famille Carpenter. La maladie mentale, les traumatismes, le viol, l’inceste, la pauvreté, le silence et le manque s’entremêlent et se conjuguent. Bien que relaté à travers des yeux d’enfant qui n’a pas les mots pour l’exprimer, la sensibilité de Betty teinte le récit de cette animosité quotidienne, sourde de mots, provoquée par sa couleur de peau, mais aussi par son genre. « J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère ».
 
Betty se construit autour de sa perception et de sa compréhension de la violence qui semble intrinsèquement liée au fait d’exister en tant que femme. « Pourquoi faut saigner pour gagner le droit d’être une femme ? … C’est pas le sang qui définit qui on est. C’est notre âme. » Des destins au féminin, brisés, crus, violents et honnêtes racontés par une fillette qui se construit et se découvre, qui apprivoise les mots pour écrire les histoires silencieuses de ces femmes qui n’ont pu les raconter, de ces souffrances taboues parce que féminines.
 
[Premières pages] Betty – Tiffany McDaniel

 Des histoires fictionnelles et fantasmagoriques d’enfants aux confessions dont la vérité ne peut être transformée, les écrits de Betty nous permettent de suivre son éveil au monde. Elle choisit d’écrire pour coucher sur le papier sa compréhension progressive de la réalité chaotique et déformée par la cruauté d’un monde peu accueillant pour les femmes. Si ses sœurs craignent la malédiction soi-disant portée par la maison, Betty comprend bien vite qu’au-delà de son nom ou de son adresse, la seule véritable malédiction est sans doute celle de son genre, « Maudites par notre sexe lui-même et par le sexe en général. »
 
Betty est un récit de vies plurielles. C’est à la fois une danse, un chant, une peinture, une prière, une mémoire brutale et vraie, émaillée de bonheurs, de douleurs, d’émerveillements et de deuils. Betty raconte tout ce que l’être humain peut encaisser de violence et de vie, de bleus à l’âme et au corps. Dans les mains d’une enfant, par le prisme de ses apprentissages, le lecteur apprivoise des destins de tragédie qui prennent aux tripes tant notre impuissance est accablante. Betty parvient à rendre universels les souvenirs d’une vie, les transformant en hommage aux origines, au courage, à l’espoir et à la famille.



Tiffany McDaniel, trad. François Happe - Betty - Gallmeister - 26,40€ - 9782351782453



Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite
 


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.