Bien des ciels au-dessus du septième, de Griet op de Beeck

La Licorne qui lit - 07.08.2017

Livre - premier roman expériences - cohabitation personnages existence - bonheur poésie quotidien


Votre copine la licorne s’est envolée loin du bruit et de l’agitation. Confortablement installée dans un petit coin de paradis, seuls les cliquetis d’une rivière viennent perturber le silence de ma retraite. Entourée de ma wish-list de lectures, je sais pertinemment que je vais devoir opérer une sélection très aléatoire parmi cette pile d’ouvrages, qui m’a d’ailleurs valu un léger overweight dans la nimbuairlines.


Note à moi-même : penser éventuellement aux e-books quand je prends l’avion, ceci pour des questions purement économiques ; ou initier un référendum populaire sur l’exemption de taxes sur les excédents de bagages causés par les livres.




 

Au grand jamais sous-estimer l’utilité de l’ennui et l’oisiveté. Perdue dans un champ de coquelicots, je dispose d’un temps infini pour penser et m’interroger : sur moi, sur vous, sur le sens de tout cela… Je crois avoir emporté le livre qu’il me faut. La tour de Babel s’est écroulée.

 

« Bien des ciels au-dessus du septième » appartient au genre du roman philosophique. Le livre aborde un thème, certes peu original, mais qui demeure et demeurera toujours une obsession pour tous les êtres dotés de la capacité de réflexion et d’autoréflexion. Qu’est-ce que le bonheur et comment sait-on que l’on est heureux, vraiment heureux ? Nous sommes tous à la recherche de ce septième ciel, cet eldorado de plénitude, de certitude, d’extase intellectuelle, physique et sexuelle. Le septième, c’est le ciel qui frôle la perfection.

Pour brièvement vous expliquer les origines de cette expression, ma corne a fait ses devoirs de vacances. Les astronomes antiques géocentristes, qui plaçaient votre maudite terre au centre de l’univers, avaient associé les sept autres planètes du système – et donc le dieu correspondant – à une sphère de cristal appelée ciel. L’avant-dernier ciel, le fameux septième, était celui de Saturne, gardien du temps. Juste au-dessus, la sphère des étoiles, qui dissimulait le royaume divin. Bon, il est évident que ce cher Galilée a tout foutu par terre en mettant le soleil au milieu, mais la formule est restée dans notre vocabulaire pour désigner un état de zénitude absolue. 

 Note à moi-même : je devrais faire passer un autre référendum pour remplacer l’expression être au septième ciel par être au ciel des licornes.

 

Le bonheur n’est donc pas évident : il n’y a pas de vol direct. Un peu comme pour gagner le tour de France, il faut grimper des pentes abruptes et franchir une à une les étapes qui mènent à une condition d’épanouissement personnel satisfaisante. Attention, on peut même redescendre à un stade inférieur en cas d’accident de parcours. C’est exactement ce qu’illustre Griet Op de Beeck dans ce premier roman qui constitue à mes yeux un petit bijou de finesse, tant sur le plan de l’écriture (merci à la talentueuse traductrice, Isabelle Rosselin), que de la retranscription sans filtre des sentiments et des tourments des personnages.

L’auteure agit comme une thérapeute : elle scrute, décortique, analyse et tente de comprendre pourquoi nous sommes si inquiets à l’idée de conquérir l’étage ultime. Craint-on qu’une fois arrivés, nous tombions dans le vide ? Le bonheur est effrayant, pourtant les cinq protagonistes le cherchent partout et à chaque instant.

 

D’abord, il y a Jos : le père et grand-père tourmenté, hanté par une terrible erreur qu’il a préféré cacher sous un épais tapis. Depuis, il panse sa blessure à coup de sherry et de whisky. En vain, le constat est amer : il survit plus qu’il ne vit. Ensuite, il y a ses deux filles, Elsie et Eva. La belle Elsie, mère de famille, épouse du grand docteur Walter, va tenter de se donner un second souffle en s’abandonnant dans les bras d’un autre. Abandon contrôlé, ce qui ne l’empêche pas de tomber éperdument amoureuse et réaliser que la vie n’est pas qu’une question de choix. Il arrive que le bonheur ait l’effet d’un tsunami, et Elsie donne l’impression de se noyer. Cet homme, qui provoque ce grand bouleversement, c’est Casper, un artiste peintre, qui lui est prêt à tout pour donner de la couleur à un quotidien qui lui semble bien terne depuis qu’il a rencontré Elsie. 

 

Puis, vient Lou, la fille d’Elsie et de Walter, qui subit la violence du passage dans le monde des adultes. Alors, pour mieux vivre, Lou fait des listes : des listes de ce qu’elle aime, de ce qu’elle croit, de ce qu’elle espère, de ce dont elle a peur, des choses qu’elle trouve belles, qui la rendent triste ou qui la réconfortent. Lou veut être aimée et elle prend conscience que « d’avoir 12 ans, c’est parfois épouvantable », alors imagine la suite petite !

 

Je termine sciemment mon survol des personnages avec Eva, la fille, la sœur, l’amie et la tante adorées. Révélation, Eva c’est un peu moi : « J’ai 36 ans. Ce n’est pas jeune, mais pas vieux non plus. Je sais très bien auto-danser et marcher avec des hauts talons, préparer du risotto et être gentille avec les petits animaux. Je n’ai pas encore tout à fait compris comment m’y prendre pour vivre, mais j’arrive plutôt bien à faire semblant. C’est un début, je trouve. Je peux aussi expliquer aux autres de manière exemplaire comment ils pourraient peut-être y parvenir, et on m’écoute parfois, j’ai remarqué, ce qui m’étonne un peu. » 

 

Eva observe, Eva veut aider. Eva console Lou, Eva conseille Elsie, Eva écoute Jos, Eva rassure Casper, et Eva est psychologue en milieu carcéral. Mais qui se préoccupe réellement de savoir comment va Eva ? Qui se demande dans quel ciel elle se trouve ? Qui s’interroge sur sa santé, ses envies, son mal-être ? Personne, car Eva feint, sourit et se tait.

Contrairement aux autres qui se contentent de tourner en rond, elle cherche sincèrement des solutions pour se sortir de cette vie dont elle ne veut pas : régimes, séances chez une psy, inscriptions sur des sites de rencontres. Eva réussit par moment à ne pas être trop malheureuse, un peu heureuse, mais comme dit Lou, « si on n’est pas complètement quelque chose, on ne l’est pas vraiment ». Le septième ciel d’Eva est simplement trop élevé, inaccessible.

 

Un drame viendra perturber l’ordre chaotique de ce petit microcosme. Chacun prendra sa réalité en pleine figure et saisira la futilité de cette quête obsessionnelle et malsaine du bonheur. Conclusion : arrêtons d’essayer de donner un sens à ce concept abstrait qu’est le bonheur et construisons notre propre sphère enchantée avec nos fondations, nos souhaits, nos désirs, nos réussites et nos espérances ; cessons de nous protéger et commençons à ressentir, car comme dit Eva « l’important c’est de ressentir ». Ne fuyons plus, et ouvrons nos horizons. Il y a encore bien des ciels dont nous ignorons l’existence.

 


 

À travers cinq chemins, cinq générations, cinq perspectives de l’essentiel et cinq manières de gérer son bonheur et son malheur, Griet Op de Beeck entreprend une grande psychothérapie collective qui prouve que tout un chacun — les vieux, les jeunes, les couples, les célibataires, les artistes, les médecins – devrait prendre le temps de soigner son âme. Nous devons nous délier de certains boulets et nous débarrasser des obstacles qui ralentissent notre marche vers le firmament.

Parole d’une licorne qui a passé un tiers de sa vie sur un fauteuil (stop au stéréotype du divan) à confier ses petits et grands tracas à un elfe disciple de Jung. « Bien de ciels au-dessus du septième » provoque une magnifique palette d’émotions, parfois contradictoires : rires, larmes, désespoir, espoir, tendresse, colère, émerveillement, abattement. Chaque chapitre ainsi est très délicatement associé à un ressenti, que l’on tend généralement à dissimuler pour ne pas paraître trop faible.

 

Sur ma corne – un peu tourneboulée par cette lecture — je vais ici jurer, et cracher : je vais m’efforcer de ne plus être un peu Eva. Je vais faire le plus souvent possible « un quart de tour et regarder encore une fois. {Je vais} oser voir les possibilités. »

Afin d’honorer ma parole, je me dois de demander à la rédaction de ce formidable magazine, qui a généreusement accepté de publier mes humeurs littéraires, de me faire parvenir au plus vite une caisse de champagne rosé et quelques kilogrammes de tagadas. Je suis à sec, et mon isolement prolongé provoque chez moi un sentiment de manque quasi inconnu. Quelques nuits d’ivresse sucrée et de crises de boulimie alcoolisée auront sans aucun doute un effet positif sur mon inspiration et mes performances. 


[Extraits] Bien des ciels au-dessus du septième de Griet Op De Beeck  
 

À votre tour de me faire une promesse : vivre peut faire mal, très mal. Alors, n’attendez pas d’être frappés par la foudre pour voir les arcs-en-ciel. Le bonheur, c’est ici, maintenant, peu importe le numéro de votre ciel… à la semaine prochaine, en pleine tempête de neige printanière pour une enquête en Val d’Aoste !

 

 

Griet Op De Beeck, trad. Isabelle Rosselin – Bien des ciels au-dessus du septième – Editions Héloise d’Ormesson – 9782350874074 – 19 €