Black Manoo : Paris devient l'enfer de Dante, Gauz en guide touristique

Nicolas Gary - 02.09.2020

Livre - Black Manoo - Gauz Nouvel Attila - Rentrée littéraire 2020


ROMAN FRANCOPHONE – Paris est une bête immonde, où logent temporairement tous types de créatures. Certaines, mieux loties que d’autres, voient cette transhumance avec dédain, logée à belle enseigne. Celles qui restent, voire arrivent en catimini, plongent dans les entrailles. Le monde se divise ainsi en deux catégories : ceux qui ont des papiers, et ceux qui en voudraient. Peut-être.
 


Black Manoo n’a rien d’un reportage en zone de guerre, et pourtant tout le roman parle d’affrontements. Que ce soit Abidjan, Paris, ou dans une tierce partie du monde où rugissent les balles, tout ici n’est que supplice. Pour ceux qui vivent en marge. Arrivé à Roissy par la grande porte, dans des habits truqués, Black Manoo venait à la recherche d’une star ancienne de la musique : Gun Morgan.

De son vrai nom, Jean-Pierre Mathias Comoé est décédé en février 2018. De son état civil. Il avait donné rendez-vous à Emmanuel - Black Manoo à Belleville, évidemment. Ce quartier du XIXe arrondissement, partagé entre musulmans, juifs, Chinois – et prostitution chinoise organisée – et Africains incarne un visage du cosmopolitanisme dont la capitale peut s’enorgueillir. Entendons-nous bien : la capitale, pas ses politiques. 

Mais débarquer de Côte d’Ivoire sans papier, déguisé comme un marabout de foire, sous un prétexte de visa fallacieux, n’a rien, en vérité, d’une entrée par la grande porte. La rumeur dit que l’on trouvera sa place. « La rumeur est con », répète Black Manoo : la réalité offre plus de nuances. Et pas de gris, dans ses nuances.

Camé à peine repenti, l’immigré devient un sans-papier, errant de squats en résidence temporaire, à la recherche de lui-même. Que Balzac une fois de plus se rassure : rien de Rastignac dans cet homme. Black Manoo ne s’exclame pas : « À nous deux, maintenant », en sortant de l’aéroport. Il demande simplement « Paris, par Porte de la Chapelle ». En vrai, il répète, plus qu’il ne demande. 

C’est un misérable qui s’engouffre, cherchant une place. Et comme souvent chez Gauz, ce misérable a quelque chose de réel, de plus authentique que la fiction. Black Manoo sera notre Virgile, mais pas dans les cercles concentriques de l’enfer dantesque : juste dans les arrondissements et les rues, frayant avec ses semblables. Ceux qui, sans papier, vivent dans la clandestinité, dans les ombres de la Ville lumière. En prenant soin, surtout, de ne pas sortir en plein soleil.

Boum. 

Gauz frappe fort. 150 pages suffisent : effet Maxwell, pas la peine d’en rajouter. Avec une langue qui établit le pas de côté comme unique solution pour narrer l’existence de ceux mis de côté, le roman transporte dans un monde parallèle. De la débrouille aux petites combines, de la drogue aux mouvements de solidarité, de la nostalgie entretenue aux légendes urbaines, Black Manoo tient tout aussi bien de L’enfer de Dante que du contrepied total à Lucien de Rubempré.

Pourtant, il s’inscrit dans ces deux récits, placé dans un interstice que l’on n’avait pas remarqué — tout bonnement parce que ses acteurs ont intérêt à ne pas se faire trop voyants. Un Paris sur lequel parient les sans-papiers, occupés à relever les défis que le quotidien leur impose.
 
[ Premières pages ] Gauz - Black Manoo 

Et parce qu’il y a dans les textes de Gauz un humanisme qui transcende les origines, la galerie de ses personnages bouscule les stéréotypes. C’est du vrai, de l’immersion complète – et pas de l’exotisme à bon compte ni de la couleur locale façon romantisme. Il y a le socialisme de Zola qui plane et la débrouille, la malice d’Ésope le fabuliste qui lui fait face. 

Ce sont les Titis parisiens que dépeignait Hugo, mais ils ne viennent pas des faubourgs pauvres de la ville. Black Manoo, c’est Gavroche venu de Côté d’Ivoire. Ce roman, c’est Les misérables revisités. On y a simplement remplacé Voltaire et Rousseau par Gun Morgan et Ernest Gbogou.

Ce sont les reflets de Lucien ou de Rastignac dévorés par l’ambition. Créatures du décor, elles partagent une forme de misère sans jamais toucher du doigt les étoiles.






Gauz – Black Manoo – Le Nouvel Attila – 9782371000759  – 17 €  


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Pour approfondir

Editeur : Le Nouvel Attila
Genre : littérature
Total pages : 160
Traducteur :
ISBN : 9782371000759

Black manoo

de Gauz

L'arrivée d'un Ivoirien dans le Belleville africain des années 90, entre drogues, musique, amours et amitiés.

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