Blanquer et Morin : de la passion du savoir à l'école du futur

Jean-Luc Favre - 18.02.2020

Livre - Jean Michel Blanquer - Edgar Morin - passion savoir école


ESSAI – Revendications, contestations, polémiques, controverses, grèves, manifestations, etc. L’école en France est le sujet qui fâche et déclenche les passions les plus vives et les plus inassouvies par défaut – artéfact délicat de la politique française, souvent intraitable, auquel les gouvernants des quatre dernières décennies se sont heurtés non sans laisser quelques séquelles derrière eux et souvent de vifs regrets. Pauvres ministres !




 

Car nul ne sort indemne de ce sempiternel débat, chacun souhaitant apporter sa pierre à un édifice colossal, avec grosso modo la charge de 12 393 400 élèves scolarisés, 61 860 établissements scolaires et plus de 870 900 enseignants. En clair une véritable « usine à gaz », mais qui pourtant donne régulièrement des signes de fatigue au sein d’une société mutante et accélérée qui néglige parfois de bien former et formater les esprits d’aujourd’hui et de demain. L’institution éducative française a-t-elle vieilli à ce point ?

Et existe-t-il des réponses et des solutions propres à faire réagir, mais plus encore instituer de nouvelles règles répondant aux enjeux du futur. Suivant un tel raisonnement, il n’en fallait pas moins pour que deux éminentes personnalités tentent d’apporter leurs réflexions, en essayant d’abord de comprendre, puis formuler des idées qui se veulent avant tout clarifiantes, sans pour autant faire figure de dogmatisme outrancier.

Edgar Morin et Jean-Michel Blanquer viennent de publier un livre d’entretiens intitulé Quelle école voulons-nous ?, et qui d’ores et déjà ne fait pas l’unanimité dans les rangs concernés. Il fallait tout de même un peu s’y attendre !
 

Personnalités opposées et complémentaires


L’un Edgar Morin, né en 1921, actuellement âgé de 99 ans, presque centenaire, philosophe, sociologue, médiatologue, l’un des intellectuels français parmi les plus importants du XXe siècle. Auteur d’une œuvre considérable reconnue dans le monde entier. C’est le penseur de la complexité par excellence qui implique des fondamentaux en devenir au sein d’un système ouvert sans cesse renouvelé et réfractaire aux cloisonnements de toutes sortes, une dynamique exponentielle en quelque sorte qui interroge la réalité, les réalités, de fond en comble, mais plus encore ses finalités justifiables.

Classé à gauche. L’autre Jean-Michel Blanquer, né en 1964, âgé de 55 ans, homme politique et haut fonctionnaire. Ancien recteur d’Académie, directeur général de l’enseignement scolaire auprès de l’ancien ministre Luc Chatel, et ministre de l’Éducation nationale depuis 2017, dans le gouvernement Édouard Philippe. Plutôt classé de droite modérée sans pour autant s’afficher clairement, prudence oblige.
 

[Premières pages] Quelle école voulons-nous ?


Avec un écart d’âge qui les séparent tous deux de quarante-trois ans, presque un demi-siècle à tel point que l’on peut légitimement se demander ce que ces deux hommes font ensemble et quelles sont leurs communes motivations ? On sait toutefois que le second, admirateur du premier, a créé alors qu’il était directeur de l’ESSEC, Une Chaire Edgar Morin de la complexité et qu’ils se côtoient respectueusement depuis une bonne vingtaine d’années. Raison suffisante pour écrire un livre à deux voix sur un sujet aussi brûlant.

Vraisemblablement, si l’on en croit les propos de leur éditrice parisienne. 
 

Fonder de nouvelles bases !


Héloïse Lhétéré qui a conduit ces entretiens en collaboration avec Jean-François Dortier, l’écrit elle-même dans sa préface qui se veut éloquente et précise : « L’école particulièrement en France est saturée d’attentes contradictoires : elle devrait préserver les enfants de la violence et des rumeurs du monde, mais aussi les aider à s’y insérer ; permettre à l’individu de s’épanouir et de bien vivre, tout en lui inculquant le sens de l’effort et de la discipline ; corriger les inégalités sociales et sélectionner une élite efficace, instruire et éduquer, transmettre les humanités d’hier et modeler la société de demain. Quelle école voulons-nous ? Comment articuler les idéaux multiples ? Quelles priorités assigner aujourd’hui à cette vieille institution et comment la réformer ? »

Vaste programme en effet qui résume bien les inquiétudes des uns et des autres, enseignants, parents, élèves, personnel éducatif, administration. Toute la question est effectivement de savoir si la France est en mesure de proposer un modèle juste et pérenne qui ne soit pas le fourre-tout des aspirations communes. Or toutes les politiques antérieures qui ont été menées par les différents gouvernements successifs, n’ont semble-t-il jamais trouvé le bon équilibre. Preuve en est d’une certaine débandade dans toutes les sphères de l’éducation nationale qui oblitère et altère le champ des possibles.
 

Des solutions qui se font attendre ?


L’école Républicaine à la Française répond pourtant à de vraies attentes qui ne soient pas réductibles à l’offre et à la demande. L’école n’est pas seulement un réservoir d’intentions porté par des programmes sans cesse réévalués permettant de rester dans le bain afin que les millions d’élèves qui chaque année franchissent la porte de l’école puissent trouver là les bases nécessaires pour affronter leur avenir.

Dans ce sens Edgar Morin et Jean-Michel Blanquer se veulent particulièrement explicites. Il faut que le modèle colle à la réalité ! « L’éducation ne sert à rien, si elle ne sert d’abord ouvrir à l’attente du monde, rendre attentif aux choses, aux événements, aux êtres, aux pulsations de la vie, devenir autonome, comprendre l’attente humaine, accepter l’incertitude consubstantielle au projet démocratique ». Une école de la vie en somme qui tienne compte non seulement des aspirations personnelles, mais aussi de sa vocation avant tout citoyenne.

Et peut-être le piège se situe-t-il précisément dans la juxtaposition des contraires. Surtout ne pas tout mélanger !

Si Blanquer se revendique volontiers du siècle des Lumières cela ne signifie aucunement que ces idéaux-là soient encore applicables, aussi bien que Morin faisant preuve d’un certain romantisme, lorsqu’il propose d’intégrer plus de transdisciplinarité dans les enseignements afin de valoriser les humanités, en conciliant trois missions fondamentales, anthropologique, civique et nationale fait ici œuvre de sociologue non d’enseignant.

« Toute éducation est d’abord une éducation à la liberté », rétorque alors Jean-Michel Blanquer, une apostrophe qui implique forcément un nouveau pacte républicain, mais lequel ? Et tant qu’à faire échelonné dans la durée à l’aide d’une politique audacieuse et visionnaire. Mais est-ce vraiment possible ? « Si vous ne craignez point d’attraper la fièvre/Et si dans le non-sens votre âme fut pétrie/Suivez, donc insensé, suivez le cours d’Algèbre/Et si vous le pouvez, de la géométrie ».




Edgard Morin, Jean-Michel Blanquer ; interview par Héloïse Lhérété et François Dortier – Quelle école voulons-nous ? La passion du savoir – Science humaines éditions/ Odile Jacob – 9782361064938 – 9,90 €


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