Blueberry Hill : chanson pour les exlcus

Cécile Pellerin - 15.01.2014

Livre - littérature suédoise - immigration - précarité sociale


Après Le garçon dans le chêne (Gaïa, 2012), le lecteur retrouve le commissaire Hjalmar Lindström et sa jeune associée d'origine asiatique (et désormais amante) Monika Gren. Dans la même veine que le 1er opus, cette nouvelle enquête, loin d'être un thriller mais plus proche d'un roman noir et social, plonge de nouveau au cœur de Malmö, 3ème ville de Suède, multiethnique, où le nombre d'immigrés atteint 30% de la population.

 

L'activité portuaire n'est plus aussi intense et prospère aujourd'hui. « Ca grouillait de vie, alors. Maintenant, on se dirait dans un tombeau. Les quais sont déserts. Il n'y a plus qu'un porte-container de temps à autre. » La crise menace les emplois, la cohésion sociale. Etranger, il ne fait plus bon vivre en Suède, notamment à Malmö qui a vu  par ailleurs la naissance du « Mouvement social européen » (créé, entre autres, par l'universitaire Per Engdal), dont le projet était de coordonner les différentes organisations d'extrême-droite et néofascistes européennes.

 

Aussi lorsqu'un SDF est retrouvé mort dans son taudis brûlé, situé dans un quartier désaffecté des chantiers navals, peu de monde s'émeut. La période de Noël est imminente, les effectifs de la police restreints. Aussi cet accident, dont on ne sait pas trop au départ, s'il peut s'agir d'un homicide, n'est pas une priorité et arrangerait, au final, une partie des habitants du nouveau complexe d'immeubles pour qui ce baraquement nuit à leur environnement, fait baisser la valeur de leur logement. « C'est une honte pour le voisinage […] C'est des drogués, de la racaille, des parasites en tous genres. » Lorsqu'en plus la victime est un homme âgé, surnommé l'Espagne, donc peut être même pas Suédois, l'urgence à résoudre l'enquête, à dénicher le ou les coupables devient  vite secondaire, en passe même de pouvoir être classée sans suites. « Un SDF de plus ou de moins, c'est pas le bout du monde… […] Je n'ai personne d'autre à t'adjoindre, l'affaire n'est pas assez urgente pour cela.»

 

Mais voilà, c'est sans compter sur l'engagement et le sérieux de Monika Gren, dépêchée sur le terrain, bien décidée à expliquer ce drame, à interroger la petite communauté d'hommes qui partage ce bidonville avec la victime : l'Angoisse, Joyeux, le Comptable, le Capitaine, tous laminés par la vie,  éprouvés par le quotidien, exclus de la société. Désabusés, ils ont gardé la force de lutter encore, malgré la peur, le rejet. Avec patience et abnégation, épaulée par Hjalmar (pourtant moins disponible, affecté dans sa vie personnelle, indécis et malheureux), elle gagne la confiance de ces marginaux et remonte peu à peu la piste de jeunes Suédois néonazis.

 

Un roman où alternent des parcours de vie différents, représentatifs d'une société suédoise qui ne parvient plus à vivre en harmonie, où la lutte des classes est toujours un combat nécessaire. Il fait décidemment très froid en Suède. Les relents d'antisémitisme, de xénophobie soufflent sur la ville, offrent au lecteur l'image d'une société sombre et menaçante, en mal de repères, déstabilisée, où l'intérêt individuel a supplanté toutes valeurs collectives, ôte tout discernement et fait naître des comportements délirants et dangereux. Que ce soit Dante, harcelé dans l'enfance, ou Jésus, désœuvré et sans personnalité affirmée, influençable, ils sont tous fragilisés (alors qu'ils sont suédois d'origine), laissés pour compte par une société qui ne leur offre ni épanouissement ni sécurité et deviennent alors les proies idéales de réseaux négationnistes et extrémistes. Quand la haine de l'étranger permet l'affirmation de soi, donne le sentiment d'exister, d'être « utile »… jusqu'à tuer de sang froid, sans repentir.

 

Sans excès ni démesure, Ekelund se fait visionnaire en quelque sorte de cette dérive néonazie (le livre date de 2003) car certains de ses personnages ne sont pas loin de ressembler à Anders Breivik, le  jeune tueur d'Oslo. Bref, un livre qui ne donne pas vraiment envie de vivre ici mais insiste sur la nécessité de reconquérir les valeurs de solidarité, de justice et d'égalité sociales, de tolérance et d'accueil qui autrefois ont fait la réputation de la Suède.

 

Le couple Monika-Hjalmar, en service comme en privé,  est un bel exemple de  cette reconquête. A suivre, donc…