Bohême, Olivier Steiner

Clément Solym - 20.06.2012

Livre - Olivier Steiner - Bohême - Roman


On croyait presque tout savoir de la casuistique amoureuse, mais la vraie littérature existe pour nous surprendre encore, sur des sujets abordés, analysés, disséqués, essorés. Olivier Steiner (r)éveille ainsi le genre et écorche fort avec une plume pointue, atrocement précise. Je viens de tourner la dernière page, et c'est à chaud, presque brûlée, que j'écris derrière lui. 


Ce roman n'est effectivement pas, comme le souligne l'auteur en quatrième de couverture, « une transcription d'une histoire », mais il est à lui seul un envoûtement fou, une substance enivrante, chaque ligne est une urgence. La preuve est qu'il se consume devant nous, au risque, à son contact, d'en sortir profondément marqué, prisonnier volontaire de l'intense brasier. 

 

C'est un roman d'amour, constitué d'échanges entre deux hommes, Jérôme, vendeur dans une petite boutique de l'Isle Saint-Louis, et Pierre, metteur en scène de Tristan et Isolde, à Los Angeles. Jérôme rencontre Pierre au théâtre, lui glisse un mot doux sur un bout de papier. Jérôme écrit à Pierre, chaque jour, chaque heure presque, et Pierre, séduit pour la première fois par un homme, et plus particulièrement sa prose, tombe aussi amoureux. Ils s'aiment dans l'écriture, puisque séparés par l'océan, ils ne se voient pas.  La littérature a un pouvoir. Leurs mots créent le sentiment. 

 

Jérôme est un de ces monstres fous d'amour. Il s'interroge lui-même sur la nature de son émotion, et n'omet pas de différencier, catégoriser : l'amour de l'autre, l'amour de l'amour, l'amour de soi. Il ne faut pas se méprendre. Amour, amour, le mot se gonfle et se charge de nouveaux sens à mesure que nous avançons dans la lecture. Il y en a trop. Trop de désir, trop d'amour, on vomirait l'amour, mais à la fois, pour rien au monde on ne quitterait ce livre aux allures de morsure, entre plaisir et douleur. 

 

On sent le danger, on sait que quelque chose va éclater sous nos yeux, mais l'intensité est telle qu'on ne quitte rien. On plonge la tête la première, au risque de se noyer nous-mêmes ? Le récit avance par sursauts et saccades, vers le gouffre, soit de la mort, soit de la survie loin de l'autre. On ne sait pas. C'est de l'amour prosaïque.


Concret, matériel presque, même séparés, même sans se voir. Nous ne sommes pas dans le romantisme, la recherche éperdue, dans l'idée de l'amour. Nous observons. Le lecteur a l'expérience, il sait que la matérialité de l'amour est toujours occasion de mise en doute, d'inquiétude, de suspens(e). Nous regardons comment l'auteur tire les ficelles et son épingle du jeu. Tout le projet du livre est de mettre à jour, d'effacer le mot « sembler ». C'est une levée du doute. 

 

La réussite d'Olivier Steiner, c'est qu'il nous considère pleinement, mi-voyeur, mi-lecteur, nous entrons dans son roman d'emblée, très vite. Nous sommes concernés. Nous lisons des SMS, des emails et pourtant, il s'adresse à nous, il crie, il nous demande de l'air, de l'aide. 


La littérature a aussi un pouvoir sur la vie. Les livres ne sont pas de simples objets de contemplation esthétique, de plaisir personnel pour le lecteur, ou pour l'écrivain. Un partenariat s'instaure. Il y a comme une entente. Le lecteur qui aimera Bohème, sera sûrement une personne (comme Pierre, le metteur en scène) qui a besoin de lire, d'être nourri, de se construire de choses écrites.  Avec sa solitude et son corps, collectivement. Et Olivier Steiner, et Jérôme (le héros) sont de ces personnes qui ne peuvent pas vivre, exister, si elles ne donnent pas à ces gens-là cette nourriture. 

Il y a comme une entente tacite, un partenariat.

 

On le voit d'ailleurs vite. Un roman d'amour, disais-je? Oui, mais pas que. Bohème est aussi un livre sur l'errance et sur la direction que l'on donne à sa vie. Jérôme ne songe qu'à sortir du carcan de son propre corps, de son narcissisme. La séduction reste son unique passion. Peut-on aimer quand on ne sait même pas comment se prendre soi-même ? N'est-on pas dans l'illusion ? On est amoureux de l'amour pour se gonfler, pour enrober son pauvre corps absurde d'un ruban rose bonbon, de sucre glace, ou de petits bâtonnets multicolores qui saupoudrent les gâteaux.  L'imposture est révélée. L'amour fou n'était qu'une folie qui portait le nom de l'amour.

 

Le livre gagne ainsi en profondeur. Jérôme devient ce faux mystique qui, fâché contre sa propre existence, idolâtre un homme jusqu'à se demander, si tout de même, il faut se voir, se toucher, s'aimer au sens physique du terme. Parce qu'inscrire l'amour à l'apogée, le simuler comme un absolu, cela sert à demeurer lâche s'il n'est pas vécu dans le concret. Peut-être que le « défaut » des deux protagonistes est de tout exagérer dans les pensées par peur des dimensions exactes dans la vie. 

 

Le talent de l'auteur, Olivier Steiner, c'est d'avoir répercuté cette «apogée» dans l'écriture, sans pudeur,  jusqu'à ce que le lecteur trouve lui-même ce qui détonne dans cette description hyperbolique de l'amour. On a envie de se réfèrer à Rimbaud, que nos deux héros portent tous deux dans leurs cœurs et sur leurs T-shirts, qui écrivait «  Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours ».

 

Est-ce le trop ? Est-ce le vertige, l'absolu qui terrorise et sonne faux ? Ou est-ce l'homme seul, qui se regarde plus qu'il ne regarde l'autre, au point de ne pas supporter le bonheur de l'autre ? Il y a autant de clés que de serrures par lesquelles regarder cette histoire. Impossible de prendre une phrase plus qu'une autre, toutes frappent, brûlent et forment des œdèmes. Les mots sur la peau. Une chose est sûre, on s'approprie cette histoire, on vit avec elle, durant plusieurs jours, et on n'en ressort pas indemnes. L'absolu de ce livre  le rend irrésistible. Olivier Steiner signe un puissant premier roman.

 

On retiendra que l'écriture a ce pouvoir de constituer une bulle d'air, une zone de réflexion, un recul nécessaire à la compréhension des choses. Elle peut tout provoquer comme un sentiment amoureux, puisque les mots séduisent si bien, mais il ne faudrait pas sauter des étapes, les analyser avant même de les éprouver. La littérature a un pouvoir mais elle n'a pas de devoirs envers la vie. En revanche, la réciproque est vraie. 


Les idées et les actions s'entremêlent, mais il ne faudrait pas oublier l'essentiel. A trop aimer l'existence et à l'idéaliser, on peut la rendre diabolique. Il faudrait, parfois, réussir à juste vivre. 





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